mardi 11 décembre 2012

L'Avent de l'art // Jour 11 : Deux histoires singulières du design en débat, au Centre Pompidou (Alexandra Midal et Beatriz Preciado)

Jeudi soir dernier, un moment rare. Deux exercices de composition sur corde raide, deux paroles innovantes. Il s’agissait pour chacune des intervenantes de proposer une alternative à l’histoire traditionnelle du design. Deux pas de côté, le premier par la papesse de l’histoire du design en France, Alexandra Midal, l’autre par une philosophe d’une grande finesse, Beatriz Preciado, dont la singularité est annoncée comme tenant à son activisme queer et à ses recherches sur la production du genre.

Alors que la première dégageait une grande confiance en elle et en la maîtrise de sa matière, la seconde n’a cessé de s’excuser de ne pas être une spécialiste du design. Sa démonstration de l’influence de Playboy et de son fondateur Hugh Hefner sur le développement du design était pourtant magistrale, images à l’appui.



Alexandra Midal avait choisi comme point d’entrée dans son coup de canif à la théorie du design l’objet malle. Brossant une rapide introduction de la malle telle qu’utilisée dans l’univers du cirque à ses origines (Houdini et boniments Barnum), l’historienne s’est ensuite attardée sur le cas de H.H Holmes, « premier » tueur en série ayant sévi aux Etats-Unis. Personnage insaisissable, Holmes utilisait pour certains de ses crimes une maison qui était une véritable machine à tuer, et partant, un excellent exemple de design ! Le plan de la maison était pensé entièrement autour de l’élimination de la victime. Quant à la notion « fil rouge » de la malle, Alexandra Midal nous a dévoilé la malle bricolée par H.H Holmes, percée d’un trou pour y faire entrer un tuyau de gaz… L’exposé était amusant, il est bien parvenu à montrer qu’il existe une zone d’ombre à l’histoire du design, qui n‘a rien à voir avec la morale. Mais j’ai regretté la rapidité de la démonstration de la jeune femme. Du défi intellectuel à l’exercice de style, la ligne est fine…

Mais c’est qu’Alexandra Midal, dont le film Politique-Fiction : le design au combat (2012) était diffusé durant une heure avant les interventions, voulait laisser la parole à celle qui l’a peut-être moins souvent face à un public tout acquis à la cause du design : Beatriz Preciado. Les deux femmes se sont d’ailleurs connues à l’Université de Princeton, ne s’était pas revues pendant 10 ans et semblaient émues de se retrouver à ce point de leurs vies et carrières.



C’est donc Beatriz Preciado qui a ensuite longuement pris la parole, dépassant largement l’heure théorique de fin, mettant tous ceux qui restaient pendus à ses lèvres passablement en retard dans le déroulement de leur quotidien… Mais qu’importe ! C’était passionnant. Preciado a posé sa thèse dès le départ : faut-il voir Hugh Hefner comme un architecte et Playboy comme un « cabinet d’architecture et de design destiné la production d’une utopie érotique de masse »? Elle a ensuite accumulé les signes de la juxtaposition entre les codes pornographiques et les objets de design au sein de Playboy (le Playboy des origines). Alors qu’à l’époque le magazine de décoration dominant était House Beautiful (avec son cortège d’intérieurs traditionnels), Playboy était une vitrine de l’architecture et du design d’avant-garde (Saarinen, Knoll, Eames, etc.). Une vitrine totalement décontextualisée puisque mise en regard avec des images de pornographie. Beatriz  Preciado a aussi développé un aspect très intéressant de l’histoire de la pornographie : alors qu’en temps de guerre la pornographie est sciemment utilisée comme une technique stratégique de soutien des troupes, en temps de paix elle devient une menace pour la reconstruction de la famille hétérosexuelle. Parenthèse mise à part, cette collision, aussi incongrue soit-elle, entre la sexualité et le design, dans Playboy, a été à l’origine des premières diffusions de l’architecture et du design modernes.

Playboy a aussi, selon Beatrix Preciado, attaqué le modèle de l’hétérosexualité victorienne en inventant le modèle « pharmaco-pornographique ». Fi du pavillon de banlieue à la solde de la femme, Playboy plaide pour une récupération par l’homme de l’espace domestique. Il appelle ainsi au droit des hommes « d’avoir une chambre à soi ». S’ensuivent plusieurs articles sur le « penthouse », panthéon d’une masculinité qui efface son expropriation domestique historique. Ce penthouse est le modèle par excellence du loft à l’architecture et au design modernes, qui nous est aujourd’hui une référence. La séparation du couple dans deux lits simples dans une même chambre est battue en brèche par l’extraordinaire lit rond de Hefner, lit surmonté de caméras, agrémenté d’une multitudes de commodités électroniques d’avant-garde.

Elle en a dit bien plus, et bien mieux, mais il fallait être là, dans cette petite salle sombre…

Quel moment…

Merci Centre Pompidou !

1 commentaire:

Vive la rose et le lilas a dit…

Merci de nous faire vivre un tel moment par procuration ! Cela a effectivement dû être extraordinaire. Je suis sûre que tu serais passionnée par le Magasin du XIXème,nouvelle revue annuelle lancée par la Société des Études romantiques et dix-neuviémistes.
http://www.fabula.org/actualites/le-magasin-du-xixe-siecle-n-2-les-choses_54135.php