dimanche 2 décembre 2012

L'Avent de l'art // Jour 1 : L’œuvre Telle mère, tel fils, d'Adel Abdessemed

Alors que la blogosphère prépare minutieusement la mise en ligne de calendriers de l'avent virtuels (musique ou motifs à télécharger, idées recettes, DIY,etc.), le Cadavre exquis culturel se lance aussi ! Chaque jour de l'Avent, un billet à propos d'une œuvre ou d'une exposition, pas à pas jusqu'à Noël. Le format sera plus léger que les billets habituels : c'est qu'il faudra tenir le rythme ! Mais le défi est une contrainte féconde !
Bel Avent...

 
L’œuvre est une pièce monumentale qui occupe toute la partie est du grand hall de Pompidou. On aperçoit de loin des avions entremêlés. En faisant le tour, on en distingue trois, étroitement imbriqués les uns aux autres; il n'est pas aisé de suivre le cheminement de chaque pièce. Car l'artiste a récupéré les extrémités de trois carlingues d'avions ayant fini leur carrière et a remplacé le fuselage par une sorte de grand tube de feutre. L'effet est celui d'un avion très allongé, affiné... et légèrement émasculé ! L'adjonction de ces prothèses de feutre produit un subtil effet comique qui n'est pas sans me rappeler les facéties d'Erwin Wurm.



Il s'avère en fait qu'Adel Abdessemed, très érudit en matière d'histoire de l'art, a voulu effectuer une référence directe à l'une des 3 matières mythiques de Joseph Beuys (avec la graisse et le cuivre). Grand bien lui fasse, la référence n'est pas de nature à bouleverser l'expérience de l'observateur. C'est d'ailleurs une critique que le site Art actual a adressé à certaines parties de l’œuvre d'Abdessemed : « Although Abdessemed’s investment with any and every thing in the world does lead to instances of immediate and powerful experience, […] the overt references take away from what could be an encompassing experience. Abdessemed’s work does not need the pedantic embellishments. »

Et pourtant, selon les mots mêmes de l'artiste, « Je suis un obsédé du sens, il n’y a que ça qui doit rester. Presser, presser comme on écrase un citron,presser le sens. »

Un premier niveau de sens est à rechercher dans son regard sans concession sur la marche du monde. Adel Abdessemed se nourrit du matériau historique, et selon Philippe-Alain Michaud, commissaire de l'exposition « Je suis innocent » du centre Pompidou, il utilise l'ornement comme l'instrument de sa transfiguration ou de sa stylisation : les avions se transforment en entrelacs. « À la manière dont, dans la théorie freudienne, le jour qui précède fournit au dormeur le matériau d'élaboration de son rêve, – ce que Freud appelle « le jour du rêve » –, l'actualité fournit à Abdessemed le matériau de ses pièces, qui sera ensuite soumis à un travail de transformation. »

Selon un second niveau de lecture, Telle mère, tel fils serait l'expression plastique de la foule de liens, de références et d’auto-références de l'artiste. C'est encore Guillaume Mansart qui en parle le mieux dans un article pour 4, revue semestrielle d'art contemporain en Rhône-Alpes (n°2). « L’œuvre fait de ce maillage son statement. […] L’avion, élément récurrent dans l’œuvre d’Adel Abdessemed, est souvent lié à l’image du chaos ou des puissances négatives. Ici, il manifeste les entrelacs d’une pensée insaisissable. ». Et aussi « Tirer les fils qui bâtissent l’œuvre globale d’Adel Abdessemed, c’est accepter de s’enfouir »dans des strates qui [...] n’en finissent pas de s’étirer, de se détourner et de recommencer. C’est accepter de se perdre, de tomber sur des impasses, des facilités ou des complexes. »




Nulle part n'est fait état des raisons du choix du titre de l’œuvre. La même revue critique américaine reproche aussi les titres abscons de certaines pièces d'Abdessemed. En tout état de cause, nous n'avons pu nous empêcher de songer, encore, à Freud, et à l'établissement complexe des relations mère-fils.

Quoi qu'il en soit, Telle mère, tel fils est une expérience de l'espace à vivre, une belle façon d'occuper la vaste surface de ce hall de Pompidou par ailleurs accaparée par les caisses et boutiques. Le dialogue avec le sol de béton et les lignes au sol est une contextualisation réussie pour ce trio d'avions sur le retour. Ils peuvent, aussi mêlés qu'ils le sont, réaliser leur mue en toute tranquillité : fi de la puissance martiale et économique des longs courriers qu'ils étaient peut-être, ils s'humanisent désormais sous les déambulations pensives de milliers de visiteurs.

1 commentaire:

Vive la rose et le lilas a dit…

Cette oeuvre m'a mise mal à l'aise, et je n'ai pas eu envie de m'attarder à la contourner. Ton analyse n'en est que plus éclairante !