jeudi 9 août 2012

La walkyrie tranquille

Un samedi du mois de juillet, au château de Versailles, sur les coups de 16h. Impossible de réfléchir posément au dialogue qui s'opère entre les œuvres de Joana Vasconcelos et le lieu : tout est parasité par l'extraordinaire affluence.

Les touristes se pressent d'une pièce à l'autre, avec le plus souvent comme seul espace de déambulation un mince couloir entre la reconstitution délimitée par une cordelette et les fenêtres. A chaque pas de porte, goulot d'étranglement : le cauchemar. Et dieu sait s'il y a de nombreux pas de porte à Versailles.

Cependant, la plupart des œuvres sont de grande taille, on peut les voir sans trop de difficultés. Deux cœurs sont même suspendus au plafond : soupir d'aise. 
 
Les œuvres sont exubérantes, tapageuses, par leur taille, leurs couleurs, leur forme. Elles sont, comme lors les expos précédentes, le miroir du goût pour le luxe à grand bruit et pour le foisonnement de l'ornement de Louis XIV. Notamment, une installation toute d'ors, de moire et de brocart (Golden Valkyrie, 2012), suspendue au milieu de la grande Galerie des Batailles. De loin, on peine presque à distinguer l'œuvre des dorures et encorbellements du décor d'époque. Et pourtant ce vaisseau textile, au fur et à mesure que l'on se rapproche, se détache du fond et acquière une autonomie de conte de fées déjanté. 


Oui mais alors qui est Joana Vasconcelos? Une autre craft-rtist? Qui assemblerait laborieusement des pièces de tissu, peluches, et autres passementeries? Une forme un peu évoluée et non anonyme de yarn bombing? Une pâle copie d'Annette Messager?

Non, en deux points :

L'exposition, comme celle de Bernar Venet l'année dernière ou encore celle consacrée à Takashi Murakami, montre cette modalité courante du travail artistique qui consiste pour une tête rêveuse et chercheuse à s'entourer d'une équipe de collaborateurs plus ou moins spécialisés afin de donner vie à l'idée, qu'ils soient eux-mêmes artistes, artisans, usiniers, transporteurs, etc. 
 
De plus, si les œuvres d'assemblage textile qui sont la marque de Joana Vasconcelos ont la part belle dans l'exposition, elles côtoient d'autres pièces, textiles ou non, qui démentent l'accusation si française d'artisanat déguisé.

Ainsi en va-t-il d'une paire de homards en céramique recouverts de crochet, de lions de marbre ayant subi le même traitement, des deux gros cœurs suspendus, ainsi que Marilyn, l’incontournable paire d'escarpins.
Constitués de dizaines de fait-tout et autres marmites d'inox, ils matérialisent le double boulet à laquelle la femme est encore encordée : la femme fantasme en talons aiguilles, et la femme d'intérieur. Rien de plus, rien de moins. Quant à la taille, démultipliée pour montrer l'importance du féminin dans la marche du monde? Le poids de ses chaînes? Ou simple « statement piece » bien pratique pour emporter l'adhésion du flâneur?

Espérons que non, que Joana est bel et bien un Coraçao Independente, à l'instar des cœurs ouvragés sus-mentionnés.

© Miguel Domingos Courtesy Atelier Joana Vasconcelos

Le Lilicoptère est le clou du spectacle. Jamais le mot kitsch n'aura trouvé une si belle illustration. La réaction des visiteurs en entrant dans la pièce parle d'elle-même : nous poussons presque tous des «oh » et des « ah » d'étonnement. J'aurais aimé être une touriste étrangère venue principalement découvrir le château, et prendre les œuvres de Joana Vasconcelos comme autant de surprises. Hélas la lourde campagne médiatique a rendu la fiction impossible et il eût fallu être ermite ces 3 derniers mois pour ne pas apercevoir, bon gré mal gré, une photo officielle du Lilicoptère. Mais si les photos entraperçues gâchent un peu la surprise, elles ne rendent pas justice à la folie des grandeurs qui caractérise cet OVNI.

L'ensemble produit l'effet d'une machine-animal, qui n'est pas sans évoquer les créations des Lalanne en leur temps. Comme eux, de l'onirique au grotesque la ligne est fine. Joana Vasconcelos échappe cependant à la disneylandisation, sans que l'on puisse attribuer précisément à quoi elle doit son salut. C'est sans doute la marque des artistes. Jean-François Chougnet, commissaire de l'exposition, lance une idée : l'humour.

In fine, Joana Vasconcelos avait sa place à Versailles, et c'est elle-même qui le dit encore le mieux :
"Si mon travail se développe autour de l'idée que le monde est un opéra, Versailles incarne l'idéal opératique et esthétique qui m'anime."


 
Joana Vasconcelos Versailles
Jusqu'au 30 septembre 2012

Et bien sûr la pièce refusée, la Noiva, à voir au Centquatre jusqu'au 18 septembre

1 commentaire:

Vive la rose et le lilas a dit…

Ah ! Comme c'est bien dit, tout mon sentiment y est, à ceci près qu'en venant faire la queue avant 9h, j'ai bénéficié de conditions de visite un peu meilleures...
Quant au salut fragile par l'humour, oui cela doit être cela. Moi aussi j'ai tenté de caractériser cette frontière sans y arriver.