jeudi 3 mai 2012

Un peu de terre sur la peau

« Depuis la réalisation de bagues sigillaires en faïence dans l’Égypte ancienne, ou d’ersatz en terre cuite dorée imitant l’or dans la Grèce et la Rome antique, la céramique a été abandonnée et oubliée pendant des siècles dans le domaine du bijou. C’est en 1773, en Angleterre, que son emploi resurgit lorsque Joshiah Wedgwood inventa une pâte de grès fin constituée de différentes strates colorées qui imitait parfaitement le jaspe, pour des bijoux aux motifs néoclassiques ou des sujets romantiques en camées. Dans l’époque contemporaine, c’est au créateur hollandais Peter Hoogeboom que l’on doit d’avoir réconcilié de la façon la plus novatrice le grès ou la porcelaine avec le bijou, à partir de 1994. A cette réapparition remarquée, fait suite l’excellente initiative de l’European Keramiek Work Centre (EKWC), situé à ‘s-Hertogenbosch aux Pays-Bas, qui a proposé à de nombreux orfèvres contemporains des résidences de trois mois, leur permettant de travailler toutes les possibilités de mise en forme de la céramique dans le domaine du bijou. » (source : Musée des arts décoratifs)

Cette introduction dédiée au bijou céramique contemporain est une contextualisation utile avant la visite de l’exposition consacrée au sujet par le Musée des arts décoratifs (Paris). Cette exposition se tient actuellement au 6ème étage du Musée, dans la galerie d’actualité. L’espace est donc de taille relativement restreinte, mais sans doute à l’échelle de son objet d’étude actuel : le bijou.

Et pourtant, plusieurs pièces ne sont pas de taille traditionnelle, et dépassent les petites limites de leur nature. Notamment, deux œuvres en début de parcours, qui ne sont d’ailleurs pas des bijoux au sens strict du terme, mais au contraire des œuvres plastiques non utilitaires.

Ainsi l’installation de la française Marie Pendariès. Assiettes béantes, tasses sans fond constituent autant de bracelets et colliers de porcelaine. Amoncelés au ras-du-sol, ils n’ont pas bonne mine. Il faut porter attention à la photographie qui accompagne la petite accumulation. On y voit une jeune femme, en noir et blanc, alanguie dans une pose maniériste telle une Dame aux Camélias des temps modernes. Les massifs bijoux de porcelaine lui font une parure qui recouvrent une grande partie de ses avant-bras, bras et cou. En fait de parure, le cliché s’intitule La dot. L’imagerie moyenâgeuse est ainsi à nouveau convoquée. Bardée de toutes ses possessions de porcelaine précieuse, la jeune fille s’assure-t-elle ainsi un « bon » mariage? L’ensemble, porté, évoque par ses renflements, ses plis et ses articulations, une véritable armure. La dot de porcelaine, véritable armure contre le célibat? Ou une dérisoire armure de porcelaine blanche, qui ne fait pas le poids face aux obligations maritales?




Autre format « extraordinaire » s’agissant de bijou : Breakfast at Tiffany’s, de Natalie Luder (Suisse). Une ménagère taille XXL est ouverte. Rien ne manque : la sobriété de la boîte, la couleur crème de l‘étoffe intérieure, les deux petits rubans reliant le fond et le couvercle.
A l’intérieur, des assiettes rangées en cercle. 9 sont de porcelaine, blanches,  une autre est dorée. L’observateur distrait peut alors ne pas remarquer ce qui fait tout l’intérêt de cette pièce : les assiettes blanches s’articulent autour de la dorée, de façon à ce que leur taille décroisse au fur et à mesure de leur éloignement de la « reine ». Telle un collier de perles en « chute », les assiettes vont par paires : les deux les plus proches de la dorée sont de même taille, les deux suivantes sont similaires entre elles mais un peu moins larges que les premières, etc, jusqu‘à la perle centrale du bas, la plus grosse.
Ainsi, outre la ménagère que l’on peut prendre pour un écrin,  la référence au monde du bijou est achevée. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, bien au contraire : cet agencement a également été conçu pour être un jeu, essentiellement pour l’hôte ou hôtesse propriétaire de la ménagère. C’est ainsi qu’il ou elle s’attribue d’office l’assiette dorée, et lors d’un dîner du meilleur genre, place ses convives autour de lui de façon « décroissante » comme expliqué ci-dessus… selon le critère de son choix ! Proximité affective? Intérêt de la conversation? Age? Voilà qu’avec quelques simples assiettes on peut rompre la monotonie des repas et observer les résultats de son placement atypique. Ce dispositif simple esquisse un jeu, au mieux intéressant, au pire cruel… Nous imaginons quelles scènes de Petits meurtres entre amis ou du Dîner de Cons pourraient se rejouer avec ce genre de ménagère…



C’est ainsi qu’avec ces deux pièces, nous rejoignons le propos de l’exposition ainsi résumé:
« Ce ne sont plus seulement les questions liées au coût des matériaux et au statut social qui sont posées par ces nouveaux artistes bijoutiers, mais plutôt le positionnement culturel du bijou en tant qu’œuvre d’art, en relation au corps. Le bijou est redéfini par eux comme une pratique pleinement intégrée aux arts plastiques ».

Cependant, la suite est beaucoup plus décorative.

C’est notamment par rapport au répertoire des formes explorées que se pose le constat du décoratif. Force est de constater que l’exposition recèle beaucoup de colliers, quelques boucles d’oreille, broches et bracelets. Il n’y a que quelques « OJNI » (objets de joaillerie non identifiée). Ainsi les créations étrangement biologiques de Yasar Aydin : deux sphères reliées entre elles et pendant de chaque côté d’un long lien, presque en équilibre, mais aussi des parures qui se lovent autour du cou.




La praticité de la majorité des objets présentés confirme leur dimension strictement décorative. Il n’y a en effet pas de mystère : si nous tournons en rond avec la même petite quinzaine de familles de bijoux depuis deux millénaires, c‘est qu‘elles sont les plus pratiques. Ici les colliers figés de Manon van Kouswijk mettent cette évidence à l‘épreuve. De même les colliers de géant de Willemijn de Greef font fi de l’anatomie humaine moyenne. C’est parce que l’artiste hollandaise a puisé son inspiration dans les costumes folkloriques de la Zuiderzee, une région de pêcheurs au nord du pays. Ainsi les énormes « perles » de terre cuite doivent leur couleur rouge à l’architecture de brique locale, et leur forme est a priori liée à la silhouette d’une sorte de châle portées par les femmes de cette région. Deux autres colliers sont faits de portions de grosse corde en alternance avec des morceaux de terre cuite imitant l‘apparence de la corde. La force anthropologique, même à demi inventée, compense absolument l’absence de préciosité généralement associée au bijou.



Précieuses, les broches-déjà exposées, de Carole Deltenre le sont assurément. Une petite forme de biscuit, enchâssée dans un contour d’or ou d’argent, évoque le format et la texture des camées. Chaque pièce est différente mais participe d’une filiation unique, de la même façon qu’il existe des milliers de chaises mais qu’on reconnait toujours derrière la multiplicité la racine « chaise ». Les creux et clivages du biscuit sont subtils. Ils sont dus à des moulages de sexes féminins. Comment épingler la condition féminine…


Hormis ces œuvres de Yasar Aydin, Manon van Kouswijk, Willemijn de Greef et Carole Deltenre, il y a  peu de recherche intellectuelle quant à un sens qui transcenderait la notion de parure.

La recherche formelle est quant à elle bien représentée, et explore de maintes façons le lien entre terre et bijou.

Ainsi Gésine Hackenberg a par exemple découpé des « perles » plates dans des assiettes de porcelaine décorées, et les a aligné sur un fil pour en faire un collier basique. On pourrait dire qu’elle a simplement « enfilé des perles ». Si la technique est simple, le propos l’est-il moins? Pas sûr… On peut y voir une « parure-hybride à double usage, un nouveau trousseau féminin qui recycle le patrimoine familial en se le réappropriant ». Ou juste une bonne trouvaille, fortement basée sur les beaux motifs de faïence de Delft ou les fleurs des décors de porcelaine.

© Corriette Schoenaerts

De la même façon les broches de Luzia Vogt ont pour point de départ des morceaux de céramique décorés de paysages. Les fragements isolés sont montés en bijoux, ainsi le sommet d’une montagne ou la patte d’une biche, modelant un univers entre le Tyrol et Bambi.



Peter Hoogeboom, le pionnier, a créé les magnifiques Spanish Collar et Satanic Cuffs. Pour le premier- un collier, qui évoque tout à la fois les parures du cou de certains peuples d’Afrique ou d’Océanie et la « fraise » de l’âge d’or espagnol ou hollandais, l’artiste a utilisé de grosses perles de céramique, très régulières et que l’on imagine très douces. A l’inverse, les éléments des manchettes sont tout hérissés et revisitent les parures des gothiques, faites de cuir et de pics métalliques. Tout ceci est très intéressant mais ne va pas au-delà d’une réinvention des du bijou grâce au matériau céramique.

© Henni van beek

Ainsi de nombreuses autres pièces de l’exposition apportent leur petite idée ou trouvaille à l‘édifice, mais n’ont rien à exprimer de plus que ce dont elles ont l’apparence.

Bien que l’institution nous ait habitués à un équilibre plus subtil entre le sens et la forme, sans doute ne faut-il pas reprocher à un Musée des arts décoratifs d’exposer une majorité de pièces un peu trop… décoratives ! 


Jusqu'au 19 août 2012
Projet initié par la Fondation d'entreprise Bernardaud
Les Arts décoratifs

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