mercredi 9 mai 2012

Le corps découvert

C'est une affiche rosée, à mi-chemin entre la couleur fantasmée de la peau que dessinent les enfants et le papier de boucherie, une affiche qui offre à l’œil attentif une petite surprise : la fente d’un fessier vers le bas de la composition… Le titre mêle habilement le français et l’écriture arabe et fait la promesse d'une exposition centrée sur la représentation du corps par les artistes arabes. D'ailleurs le directeur de l'Institut du monde arabe, Philippe Cardinal, dit que l'équipe à l'origine de l'exposition a pris garde à ne rien s'interdire.



Se sont-ils donc vraiment tout permis en abordant le nu à travers l'art moderne et contemporain arabe?

L’exposition se développe sur deux niveaux : le premier est chronologique et expose (principalement) les travaux d’une génération de peintres qui entreprennent notamment le fameux « Grand tour ».  L'accrochage  met en exergue les liens privilégiés des artistes orientaux avec l’Occident. La découverte n'est pas dépourvue d'intérêt mais un supplément d'âme fait défaut à l'ensemble, beaucoup d’œuvres étant académiques. Les corps repliés de Gibran Khalil Gibran et la L’œuvre dénommée Les parisiennes, de Majida Khattari (de 2008/2009), outre qu'elle est un questionnement de l'ornement et du port du voile, est un hommage à la pratique de la photographie dans le monde arabe, vivace dès son invention dans les années 1840.



C'est le second niveau, consacré à la création contemporaine, mais sans souci plus précis de chronologie, qui a véritablement emporté mon adhésion. Il n'est plus question du corps silencieux du modèle, comme "absenté de l’œuvre à laquelle il s’est prêté", c'est le corps du sportif, du danseur dont l’ostentation témoigne d’une opiniâtre volonté d’être là, la souffrance du corps, l'érotisme du corps, etc.

De nombreux artistes se côtoient dans cette exposition, mais pour ne citer qu'eux : 

Zoulikha Bouabdellah et sa vidéo intitulée Dansons (2003), d'actualité en cette période électorale, puisqu'elle montre, dans un cadrage très serré, un bassin féminin recouvert des voiles à breloques typiques de la danse du ventre, onduler au rythme de la Marseillaise. La grande simplicité du principe s'efface devant l'effet hypnotique produit, et l'espace ouvert à la réflexion, à une forme de contemplation citoyenne.





Une autre œuvre vidéographique, Ping Pong, (2009), de Adel Abidin, d'un lyrisme étudié, aborde d'autres thématiques : l'instrumentalisation du corps de la femme, l'indifférence face à la souffrance de l'autre, les consciences brisées...
Un extrait est visible ici.



La faute à une mauvaise appréhension du temps nécessaire à cette exposition plutôt dense, les dernières salles ont été visitées au pas de course.

Nous en retenons tout de même les deux tableaux de Huguette Caland, à qui l'on doit l'impact de l'affiche de l'exposition. Ses "autoportraits", presque-monochromes mutins, font partie d'une série qui m'évoque les structures cellulaires des lames étudiées au microscope au fort grossissement en classe de biologie. Depuis les années 70, l'expression plastique d'Huguette Caland a pris de nombreux chemins de traverse, constituant une passionnante oeuvre éclectique. Pour la petite anecdote, l'exposition précise que l'artiste n'est autre que la fille unique de Béchar el-Khouty, le premier Président de la République libanaise !

Presque en fin de parcours, une photographie de Touhami Ennadre, Dos de lumière (1981), oscille entre le plus pur des réalismes, par la précision des sillons de peau de chairs qui s'affaissent, et l'abstraction, parce que la grande vieillesse est difficilement concevable.


Retenons en guise de conclusion cette synthèse de Pascal Amel, directeur de la rédaction chez Art absolument : « [Cette exposition] met non seulement un terme au soi-disant interdit de la Figure dans l’art des civilisations arabes mais montre que le corps est omniprésent dans celles-ci. […] A contrario des clichés de la burqa ou autres enfermements idéologiques, qui sont le fait d’une minorité non représentative des mondes arabes, la prédominance du regard est constitutive du mode de vie de l’Orient. »


Jusqu'au 15 juillet 2012
Commissariat : Hoda Makram-Ebeid et Philippe Cardinal
Institut du monde arabe

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