lundi 16 avril 2012

Patagonie, représentations et singularité

Voici aujourd'hui une exposition de petite taille, au contenu rare, qui draine à elle de nombreux visiteurs par la seule puissance évocatrice de son titre, Patagonie, images du bout du monde, et du visuel qui l'illustre. Selon sa commissaire, Christine Barthe, l'exposition concerne en fait "l'histoire des représentations de la Patagonie, à travers l'entrecroisement des récits et des images".


Divisée en quatre grandes sections, c'est très logiquement que le corps de l'exposition est constitué d'une majorité d'archives livresques et de reproductions de documents anciens, qu'il faut prendre le temps de déchiffrer pour en pénétrer l'intérêt. Ainsi les récits d'Antonio Pigafetta, conteur des voyages de Fernand de Magellan, ont inspiré aux créateurs restés de l'autre côté de l'Atlantique les représentations les plus mythiques de la Patagonie. Ah ce "monstre né d'une brebis", sympathique cyclope à quatre pattes... Et surtout la rumeur de l'existence des Patagons, ces géants de la Terre de feu... Inventions débridées, croyances erronées, poésie?

Du XVIIIème siècle, il faut retenir la rationalisation opérée par Jean-Claude Duplessis, qui s'inscrit contre les images fantaisistes opérées jusqu'alors. M. Duplessis a réalisé des aquarelles des paysages et des habitants de ces contrées, accompagnées de descriptions objectives qui rendent justice aux populations rencontrées. Ainsi il écrit : "O est un sauvage, gros, grand et robuste. P en est un autre fluet, petit et mince de corps, ainsi qu'il s'en trouve parmi eux comme parmi nous, quoique l'exagération de plusieurs auteurs anciens nous les ont décrits comme des petits géants, et cruels, cependant ils ne sont ni l'un ni l'autre. [...] je crois qu'ils seraient hommes comme les autres". Et à l'époque du jeune ingénieur, ça n'est pas peu dire. Mais il semble que son témoignage n'ait pas eu grande audience et les idées reçues persistèrent, dessinant les contours d'une Patagonie largement imaginaire.

Un siècle de plus, "on n'arrête pas le progrès" : au XIXème siècle la Patagonie est cartographiée. On prend donc conscience que le territoire est exploitable, et ce sont des missions salésiennes et anglicanes qui, les premières, s'installent en Terre de Feu. La mission scientifique française du Cap Horn se livre à diverses études botaniques, zoologiques, astronomiques et anthropologiques et photographie les Indiens (plusieurs clichés font partie de l'exposition). A la fin de ce siècle, le roumain Juliu Popper, ayant inventé une machine à trouver de l'or, massacre les populations indiennes faisant entrave à son entreprise. Les clichés, très crus, des Indiens gisant à terre, près des hommes armés de Popper, sont bien tristes.

Enfin, n'oublions pas Martin Gusinde, prêtre et ethnologue allemand, qui a mené une étude poussée des populations de Terre de feu entre 1918 et 1924. Il est l'un des rares à avoir observé le rituel initiatique du "Hain" et en a ramené d'extraordinaires photographies. Ces photos représentent, en pied, de façon individuelle ou deux par deux, les participants au Hain, et ce cadrage "scientifique" met en exergue les peintures corporelles arborées, toutes différentes mais obéissant au principe de la ligne et d'une géométrie quelque peu chahutée. Il faut également laisser tomber sa mâchoire inférieure face aux quelques couvre-chefs exhibés sur ces clichés, chapeaux pointus de poils ou de bois, mais aussi corne clownesque improbable.
Face à ces photos, et dans un monde saturé d'images "à disposition", voici des clichés inédits. Le visiteur peut tout de même regretter que le rituel ainsi représenté de superbe façon ne soit pas mieux expliqué dans sa dimension anthropologique, bien que ce ne soit pas le sujet de l'exposition. Car il nous semble que la valeur des images est fonction de la profondeur de leur sens, et il ne convient pas d'asséner au public de péremptoires affirmations du style "C'est extraordinaire. Parce que."

©Anthropos Institut-Sankt Augustin, Allemagne

Sans transition, l'exposition se termine par quelques photos de Bruce Chatwin qui lie Patagonie et absence. Après la force des clichés des indiens , la petite série est plus "déjà vue".

In fine, la force des représentations chimériques anciennes associées à la Patagonie est telle qu'aujourd'hui encore, dans le secret de son cœur, un visiteur peut toujours voir en la Patagonie un territoire littéraire de tous les possibles, peut-être jusqu'à ce qu'il l'ait exploré par lui-même...


Musée du Quai Branly
Jusqu'au 13 mai 2012

2 commentaires:

Vive la rose et le lilas a dit…

On sent une certaine déception ! Peut-être du côté du catalogue y a-t-il plus de contenu anthropologique ?

Lucie a dit…

Oui quand même un peu déçue, sans doute parce que l'expo est d'assez petite taille avec beaucoup de livres vieux de plusieurs siècles, qui ne sont pas une matière simple à exposer. Je n'ai même pas eu le temps de regarder le catalogue, il fallait filer au 104 !