samedi 7 avril 2012

L'usage des jours

Il s'est tenu ces dernières semaines, à la Cité de la Céramique-Musée de Sèvres, une exposition singulière, intitulée "L'usage des jours". Elle est aujourd'hui en partance pour d'autres institutions de qualité (Grand Hornu Images, avant le Château des Adhémar et le Mudac), mais au fond peu importe pour le lecteur ici égaré.



D'une part parce que les œuvres sont visibles ici, en intégralité.

D'autre part parce que "L'usage des jours", n'en déplaise à l'hémisphère utilitaire du designer, vaut plus par l'aventure qu'il représente.

Guillaume Bardet avait depuis longtemps l'idée un peu folle, le rêve d'enfant, de réaliser un objet par jour. La conjoncture lui en a un jour laissé l'occasion, et il a sauté à pieds joints. Ont suivi 365 jours au déroulé identique : façonnage de l'idée (sorte de brainstorming solitaire), phase de dessin, affinage technique (tailles et autre cotes), mise en 3 dimensions, modélisation. A la fin de chaque jour, Guillaume Bardet avait sous ses yeux l'image de synthèse la plus proche possible de son idée à peine pubère. Parlez-moi de satisfaction immédiate. Dieu a crée le monde en 6 jours, la belle affaire. Et il n'a pas commencé par une tasse de thé.

Oui, mais. 365. Quand même. Après le papillonnage des débuts, l'homme a parfois peiné, la boîte à idées éventée, l'angoisse de la page blanche.
Il s'est alors appuyé sur quelques béquilles que, prévoyant, il avait noté en cas de panne sèche. Une petite réserve de bonnes idées, en somme (ô la belle chose !).
Il a aussi cherché, pour chaque objet, à "vider son sac", à épuiser la fonction et user la forme, "jusqu'à sentir qu'[il] n'avait plus grand chose à dire".

Et il est évident que l'indicible transition des jours, la trace des saisons, qui constituaient tout son paysage depuis les fenêtres de sa maison, ont inspiré le designer. Ainsi l'hiver, un lourd manteau de neige, de ceux qui étouffent tous les bruits, a adouci les contours et décrochements du territoire. Guillaume Bardet en a tiré l'idée de plats comme de douces vallées. L'hiver, ce sont aussi des lampes qui ont vu le jour...

Ce chemin de croix achevé en célibataire, à raison de 10 heures par jour, il a ensuite collaboré avec divers artistes/artisans (maudite frontière mouvante). Des personnes avec lesquelles il avait déjà un contact (anciens étudiants notamment) ou rencontrées à la Maison de la céramique du pays de Dieulefit (ça ne s'invente pas, en l'espèce). Connaissant les spécialités (le grès pour l'une, l'émaillage pour un autre, etc.) et les secrets désirs de chacun, il a opéré avec flair des rapprochements entre eux et les objets qu'il imaginait.

Et pour de nombreux artisans (trop nombreux, nous regrettons de ne pas les mentionner plus, et mieux), les doutes ont bel et bien fait partie de l'itinéraire. Menant recherches et essais, ils ont expérimenté afin d'affiner leur technique, de se dépasser. Guillaume Bardet les a bousculés, et aujourd'hui certains témoignent ne plus vouloir s'autocensurer pour des raisons techniques mais essayer de réaliser des objets qui leur tiennent à cœur malgré la difficulté.



La céramique est un matériau ingrat, aux propriétés complexes et capricieuses, dont les désavantages sont atomisés en 3 coups de cuillère à pot par les matières contemporaines. Il faut donc, pour apprécier pleinement plusieurs pièces de l'exposition, savoir que sortir des pièces de céramique de grand format est un défi, de même que réaliser un émaillage imitant une couche parfaite de couleur. Ou encore faire tenir un cylindre sur de fines pattes sans rapport d'équilibre est bel et bien une gageure.

Nous exagérons ceci dit un peu et plusieurs pièces sont admirables, sans même avoir à évaluer la difficulté de réalisation :
- Les habitats végétaux, notamment les familles "fluo" et "groupement de pots", m'ont particulièrement intéressée, réinventant l'univers restreint des vasques et autres vases. Du sang neuf pour le "pot de fleur", le cousin nigaud de la domesticité !

- Quant aux "compositions" (une série de février 2010), leur évocation des natures mortes, à base de vases savamment agencés, est éloquente.

- Les miroirs de terre, réalisés par Zélie Rouby, sont énigmatiques : le matériau dément forme et fonction. Mais la poésie n'est pas loin, elle qui déserte souvent le design, qui la juge peut-être trop mièvre.

- Il y a aussi les différents "semainiers" : de petits plateaux tout en longueur servant chacun de support à 7 vases, de formes et couleurs différentes ou identiques, selon la composition variable d'une pièce à l'autre. Un bel exercice de contemplation quotidienne, modeste réceptacle de récoltes issues de balades de tous les jours. Tableau du temps écoulé, aussi : imaginons les 7 petits vases alignés, le dimanche soir, chacun contenant son petit trésor végétal, de la fleur en train de faner à la pousse toute fraîche.


L'exposition doit son titre à la compagne de Guillaume Bardet, écrivain, et renvoie au compte-à-rebours de la vie humaine qui se demande "comment utiliser son temps". Ai-je bien fait quelque chose de ma vie? Quelle trace vais-je laisser de ces jours qui passent?

L'artiste designer a pour sa part bien occupé son temps ces dernières années. S'être engagé dans un projet aussi long et aléatoire, âpre à la maïeutique, ardu de négociations, et fertile, est un bel accomplissement. La sagesse populaire veut que ce ne soit pas la destination qui compte, et en l'espèce, nous lui donnons raison.



Commissariat : Jean-Roch Bouiller
Cité de la Céramique
Maison de la Céramique du Pays de Dieulefit

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