mercredi 28 mars 2012

Resisting the present

Le titre de ce billet est emprunté à l'exposition actuellement présentée au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, sous-titrée 2000/2012. Cette exposition a d'abord été présentée à Puebla, et est d'ailleurs issue de recherches communes avec le Musée Amparo de cette ville du centre du Mexique.



Au pied de l'escalier principal, en guide de prologue, le Collectif Tercerunquinto et son installation in situ No hay artista joven que resista un cañonazo de 50,000 dolares, donne le ton. Elle consiste en une inscription, "USD 50, 000", perforée à même les cloisons de contreplaqué des espaces modulables du musée. L'effet est celui d'une très violente fusillade, qui aurait arraché le décor. L’œuvre est une référence au général Álvaro Obregón qui, pour dénoncer la corruption des factions militaires durant la révolution, avait lancé : "Aucun général ne peut résister à un coup de canon de 50 000 pesos". Elle est ici une critique de la situation financière globale des artistes.

A l'étage, l'exposition débute par une installation d'Arturo Hernández Alcázar, Papalotes negros (Aves de Mal Agüero), 2012.



Il s'agit de 250 petits cerf-volants englués de noir, figés en vol, et retenus au sol par des pierres et caillasses. Le cerf-volant, objet ludique et poétique habituellement associé à un corpus de pensées positives, revêt ici une ombre de "mauvais augure" (mal agüero). Nuée des soucis de la société contemporaine, ballet aérien volant bien bas? Les cerf-volants, à peine identifiables, deviennent de sinistres oiseaux retenus à terre par un fil à la patte. Lourdeur du temps, fronts bas? C'est aussi un clin d’œil historique puisque les "insurgentes" de l'accession à l'indépendance marquaient les lieux de leurs réunions secrètes par de semblables cerf-volants.

Les deux images qui suivent sont des zooms sur l’œuvre de Bayrol Jiménez, intitulée Maldito (2012) [Courtesy de l'artiste et galerie Dukan Hourdequin, Paris].



Cette œuvre, qui s'étale d'un mur à un autre en passant par le sol, à large dominante rouge sang, est foisonnante de détails d'un Mexique de cauchemars. Armes de gros calibre, yeux révulsés, visages déformés, affrontements avec l'armée, avec en toile de fond les montagnes, la statuaire méso-américaine et le mythe fondateur de Tenochtitlan : voici un instantané du Mexique à travers les yeux de Bayrol Jiménez.



Alejandro Jodorowky / Pascale Montandon
Des mots dans la chair, 2012


Ilán Lieberman
Niño perdido, 2005-2009
Dizaines de portraits d'enfants disparus, reproduits minutieusement au crayon par l'artiste, y compris les (gros) défauts inhérents à la mauvaise qualité d'impression des annonces parues dans les journaux. Au bas de chaque photo, des informations sommaires sur le lieu de la disparition, les signes physiques particuliers de l'enfant, ainsi que son nom et son âge. L'accumulation des "portraits" aboutit à une litanie qui perd en substance, se muant, par-delà les drames individuels, en habitude.


Natalia Almada

El velador, 2011 (film couleur)
Ce film, des quelques minutes que j'en ai observé, présente l'activité silencieuse de constructeurs de tombes, dans un cimetière du nord du pays, là où les cartels de la drogue sont plus nombreux qu'ailleurs, ainsi que les violents affrontements avec l'armée. En fait de tombes, il s'agit de mausolées à la gloire de ceux que leurs familles érigent en héros. Les dépouilles des narcotrafiquants déchus sont abrités par de somptueuses constructions. Le décalage entre la lutte acharnée des autorités d'une part et la glorification par la sépulture d'autre part exprime toute la complexité du phénomène des narcos.

Enfin, pour en terminer avec les vidéos, il me faut en mentionner une, insoutenable : le témoignage d'un ancien tueur à gage à la solde d'un gang de narcotrafiquants. C'est une œuvre de Gianfranco Rosi, intitulée El Sicario, Room 164, 2010.

En cavale, il raconte sous couvert d'anonymat (la tête couverte d'un étrange voile de résille noire) sa "carrière", longue de deux décennies (et je n'ose imaginer combien de victimes). Comme M. Tout le Monde peut raconter ses états de service, l'homme raconte plutôt tranquillement sa vie professionnelle. Lors de certains plans, il est assis et griffonne un cahier à l'aide d'un feutre en même temps qu'il parle, comme s'il souhaitait éclaircir ses paroles par ses mots-clés et schémas. Il a alors l'air plein de sa propre importance. A d'autres moments, il est dans une chambre de motel et mime ses exploits, créant une reconstitution funèbre. L'homme a bien conscience des souffrances qu'il a infligées et si son débit ralentit un peu à l'évocation de certaines tortures, la flamme vacillante de la culpabilité est vite soufflée. On décèle même parfois une certaine excitation dans la voix, à raconter certaines actions. Comme un enfant qui joue à la guerre.

La vidéo est projetée dans une très petite salle où les visiteurs s'entassent rapidement, ce qui fait alors grimper la température et limite radicalement l'espace. D'autres œuvres filmiques de l'exposition sont présentées dans des espaces bien plus vastes, c'est pourquoi cette présentation du tueur à gages n'est sans doute pas innocente. Le fait est que le malaise s'installe rapidement, la nausée n'est pas loin. On se force pourtant à rester un peu. Un mélange nauséabond de "fascination de l'abomination" (Heart of darkness, Joseph Konrad) et d'empathie avec les victimes.

L'impression est telle que la suite et fin de l'exposition ne laisse que peu de souvenir et retrouver l'air libre d'un Paris relativement serein est un soulagement.




Resisting the present est une exposition sombre, qui ne laisse filtrer aucun angélisme relatif à un quelconque folklore mexicain. La scène mexicaine ainsi présentée est définitivement (et frontalement) engagée dans la vie politique mais surtout civile du pays. C'est cet engagement-même qui est porteur d'espoir.


Musée d'art moderne de la Ville de Paris

Commissaires de l’exposition
Angeline Scherf
Angeles Alonso Espinosa

Jusqu'au 8 juillet 2012
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
Nocturne le jeudi jusqu’à 22h

3 commentaires:

Florent a dit…

Merci pour ce billet concis et en même temps complet. Voici un lien sur l'exposition telle que j'ai pu la décrire sur lapartmanquante lors de son installation au Mexique à l'automne 2011 : http://lapartmanquante.wordpress.com/2011/12/16/resisting-the-present-mexico-20002012/
Certaines œuvres diffèrent et j'ai surtout mis l'accent sur Nube negra de Arturo Hernandez Alcazar, une installation très impressionnante ! FH

Lucie a dit…

Je vais lire votre article de ce pas! Il était en effet difficile de tout aborder!

Lucie a dit…

Nube Negra n'aura pas fait le chemin jusqu'à Paris, votre analyse est donc précieuse !