mardi 27 mars 2012

Paul Strand des deux côtés de l'Atlantique

Confrontation de deux expositions faisant la part belle au photographe américain Paul Strand, l'une à Mexico, l'autre à Paris.

El murmullo de los rostros - Paul Strand en México

Organisée en collaboration (avec d'autres institutions) avec la Fundacion Televisa, cette exposition se trouve au Musée du Palacio de Bellas artes de Mexico. Le commissariat a été confié à Alfonso Morales, par ailleurs curateur des collections photographiques de la Fondation sus-mentionnée.

Principalement consacrée au travail de Paul Strand, il y avait également de très beaux clichés de Walker Evans, August Sander ou encore Manuel Alvarez Bravo (un ami de Paul Strand). Les photos de Paul Strand, principalement consacrées au Mexique, datent de deux séjours de l'artiste américain, de 1932 à 1934 (où il travaillait pour le Secrétariat à l'éducation publique, notamment à la direction du Bureau de Photographie et Cinématographie) puis en 1966 (en tant que touriste). Elles montrent de nombreux portraits d'anonymes, pris à travers tout le pays, dans les États de Veracruz, Michoacan, Oaxaca, Hidalgo,etc.


Seated Man, Uruapan, Michoacan, 1933



Le temps passé au Mexique aurait modifié la conception que Strand se faisait du portrait : à travers les photos de personnes il ne cherchait pas à figer une apparence physionomique mais à mettre en valeur l'expression d'une mémoire collective. Pas de folklore au menu, mais les images d'un humaniste.

Mon goût pour l'abstraction et la géométrie m'a également poussée vers des clichés pris aux Etats-Unis.

Sombras del Porche, 1916



Wall Street, New York, 1915



L'événement est important au Mexique (et tournera à Puebla et Monterrey) car cela faisait 80 ans que le photographe n'y avait pas été exposé.


Henri Cartier-Bresson/Paul Strand, Mexique 1932-1934


Le dialogue se noue entre deux étages de la Fondation Henri Cartier-Bresson, Paul Strand au premier et HCB au deuxième. Petit aparté pour noter ici l’étrangeté du choix de laisser closes les portes de ces deux salles. Comme la carapace de l’exposition. Mais il est vrai qu’une fois à l’intérieur de l’une ou de l’autre des salles, le huis-clos du cocon est appréciable. Parenthèse refermée.

Paul Strand a pris des personnes en photos mais aussi des paysages et des édifices (religieux pour la plupart), ainsi que des sculptures de Christ ou de Vierge ornant les nombreuses églises mexicaines. Les clichés ici exposés de HCB concernent en grande majorité les personnes, avec quelques bâtisses. Nous voulons croire que l’accrochage reflète les portions réelles des sujets des deux photographes. La remarque n’est pas anodine, elle parle de la personnalité des artistes. HCB s’accroche à la fibre humaine, là où Paul Strand perçoit aussi l’identité du pays hors de l’humain.

Paul Strand, Near Saltillo, 1932


Autre grande différence : la technique de captation. Strand et Cartier-Bresson sont tous deux préoccupés de saisir le fameux moment décisif, mais là où le premier laisse un temps de pose allant parfois jusqu’à plusieurs minutes, afin de capter dans la scène sa portion d’éternité, le second cherche à fixer un moment unique, sur le vif.

Henri Cartier-Bresson, Tehuantepec, Mexique, 1934


Il en résulte pour Paul Strand des photos impeccables et hiératiques. De son temps, les gens admiraient d’ailleurs ce qu’il y a de commun entre son travail et la peinture. Les modèles regardent parfois l’objectif, mais ne sourient jamais. Au contraire : une sorte de fierté ou de crâne indifférence semble parfois animer les sujets.

Paul Strand, Boy and donkey, 1933


Il est aussi intéressant de noter ce que Paul Strand choisit de ne pas prendre en photo. Cette abstention devient évidente par le contraste établi avec Cartier-Bresson. Ce dernier s’attache à montrer un spectre plus large du Mexique. Plusieurs clichés de prostituées côtoient ainsi une série de scènes de rue montrant des corps avachis, dormant à même le sol.

Henri Cartier-Bresson, Prostituée, 1934


Ces photographies sont ceux d’un Mexique plus subversif et plus miséreux que celui de Paul Strand. En même temps, d’autres clichés laissent apparaître de larges sourires, là où Paul Strand a recueilli de la gravité. HCB fournit la carte du tendre d’un Mexique très vivant, et obtient parfois donc des effets de flous. Ce n’est pas à dire que Paul Strand s’écarte de la vie : il photographie bien une réalité du pays et ne recrée pas un folklore ou un éden factices.

Les travaux de Paul Strand et de Henri Cartier-Bresson au Mexique sont sécants. Ils ne sont pas parallèles mais se recoupent en un point, lumineux : celui de la fascination pour l’altérité et la complexité du Mexique.


Fondation Henri Cartier-Bresson
Jusqu'au 22 avril 2012

3 commentaires:

Romain a dit…

Tout à fait d'accord avec ton analyse.

Romain

Anonyme a dit…

les portes des salles d'exposition sont closes car la luminosité est contrôlée et la lumière du jour ne correspond pas aux paramètres requis pour des tirages d'époque.

Lucie a dit…

@ Romain : pas de débat, pour une fois !

@ Anonyme : bienvenu(e)! Oui en effet les impératifs de la conservation préventive sont bel et bien là, mais quid de leur mise en balance avec ceux de la scénographie? Ceci dit, la Fondation HCB est un lieu d'exposition compliqué, que je n'ai pas assez étudié. Et un peu de lumière en moins ou d'enfermement en plus n'a jamais chassé un visiteur motivé !