jeudi 29 mars 2012

Jouer à table

Il fallait aller au festival "A voir et à manger" au 104 lors de la première quinzaine de mars. Pour voir quoi? Pour manger quoi?



Voir plein de choses (quelle ruche, le 104 !), manger, on vous l'accorde, pas grand chose. Mais expérimenter et réfléchir, à foison.

Nous avons eu la chance (provoquée - comprenez, faire la queue, une fois, deux fois, trois fois) de faire partie d'une des fournées de Charlotte Brocard, designer ayant développé le concept On ne joue pas à table. Le slogan : "Pour mieux manger, jouons ensemble"...

Les diverses fonctions du design font l'objet de nombreux débats et écrits. Mais pour ne pas que ces belles réflexions restent à dormir dans les ouvrages théoriques, Charlotte Brocard a fabriqué de drôles de ménagères et services de table.

Plusieurs "ateliers" sont ainsi mis en place, parmi lesquels déambuler afin de tester le maximum d'outils insolites.

Redécouvrir la convivialité, mieux que cela, la coopération : car l'un ne peut manger sa cuillerée de compote ou de fromage blanc sans l'aide coordonnée de tous les autres. Qui peuvent donc décider d'affamer le voisin ou au contraire de tapisser son joli pull d'une bonne louchée de produit. C'est le but de deux ateliers testés.

Le premier où 2 grandes tiges métalliques arrangées en croix portent à chacune de leurs quatre extrémités un embout de cuillère : les 4 participants assis autour d'une petite table ronde vivent la communion. Plusieurs degrés de difficulté : d'abord les 4 convives dégustent en même temps, puis 3 convives nourrissent le 4ème, et enfin 1 seul convive soulève l'extravagant couvert pour donner la becquée aux 3 autres.



Le second atelier se déroule à une table rectangulaire à 8 places, 4 sur chaque longueur. Deux instruments identiques : deux longues tiges, et sur chacune sont greffées 4 cuillères à intervalles réguliers. Cette fois-ci c'est donc la coopération non pas circulaire mais parallèle, si je puis me permettre ces inventions pseudo-scientifiques, qui est mise en cause. ça n'est pas anodin : il est plus difficile de faire manger des personnes placées dans son alignement ! Peut-être est-ce parce que nous étions en équipe avec deux petites filles mais nous n'avons pas échappé à quelques coups de cuillères dans les dents ! Heureusement, aucun embout-fourchette n'était utilisé...



A un autre atelier, pas de table, mais des chaises groupées deux à deux et surtout dos à dos. Le duo se saisit d'un couteau et d'une fourchette... bicéphales bien sûr ! Le défi est de couper une moitié de pomme sur ses genoux et de la manger, mais le partenaire freine le processus en tirant la couverture - le couvert- à lui. On ne coopère plus à ce niveau : on négocie. "Ok, vas-y, coupe ta pomme et après tu allonges le bras gauche pour que je puisse porter ma fourchette à la bouche."



Enfin, un atelier plus solitaire mais non moins délicat. Tout du moins en ce qui concerne les verres siamois : deux verres collés l'un à l'autre et savamment remplis de jus de fruits. Boire l'un ou l'autre des nectars s'avère très périlleux, y compris pour les plus de 10 ans (les moins de 10 ans s'en mettant de très larges quantités sur le front). Porter un des jus à la bouche provoque l'inévitable bascule de l'autre liquide. Tout est alors question d'équilibre et se joue parfois au millimètre... Là où nous mangeons/buvons parfois trop rapidement et presque sans y penser, ce double verre réintègre dans nos comportements l'attention à l'acte de boire. Pour augmenter le plaisir? Favoriser la digestion?! Voire prévenir l'obésité?! Ah, l'éventail des possibles du design...



Pour accompagner ce duo de jus de fruits, une petite part de tarte aux pommes est offerte aux participants. Mais évidemment, il faut se servir de couverts bien particuliers. Il y en a de multiples sortes, qui présentent tous un intérêt par rapport au geste alimentaire. L'un, au manche de bois rectangulaire affublé de trous, exige que l'on y passe les doigts. Deux autres, aux manches innocents en apparence, en forme de petite boule et de grand bloc, sont à utiliser avec la main opposée à la main forte habituelle.







Mon préféré, ce manche-cercle. Il ne s'agit pas de l'enfiler comme un bracelet (ce ne serait plus du design expérimental, mais un carnage) mais de s'en saisir à son gré, pour moi comme cela :



Il s'avère que cette position est très confortable, presque plus que celle conférée par nos couverts classiques. Ha ! Et si nos habitudes n'avaient pour elles que le charme des vieilles traditions? Si ces rassurants réflexes oblitéraient de ludiques et pratiques alternatives?

Au-delà de la rigolade, cet atelier opère, l'air de ne pas y toucher, une réflexion bienfaisante sur les traditions de l'art de la table, et une matérialisation très poussée de la fonction anthropologique communautaire des repas.

Et encore les ateliers testés ne sont qu'un échantillon des expériences d'On ne joue pas à table, sélectionnés par le 104. Bien d'autres existent et nous guetterons leur apparition (la préparation d'une recette avec un double tablier...) !

www.onnejouepasatable.com
Le 104

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