vendredi 20 janvier 2012

Décor et Installations




Le dossier de presse plante le… décor : « Décor & installations est une exposition d’art contemporain ». Elle rassemble des artistes de la scène française, qui sont aussi les auteurs de cartons à l’origine de tapisseries, tapis et dentelles, réalisés par les lissiers des manufactures des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie ou dans les ateliers de dentelle du Puy-en-Velay et d’Alençon. L’exposition s’étale d’ailleurs entre la Galerie des Gobelins (que nous avons visitée) et la Galerie nationale de la tapisserie à Beauvais (non visitée et qui semble comprendre un nombre d‘œuvres plus important).

Le but de l’exposition est de « détourner la mission d’ameublement décoratif du Mobilier national vers l’installation et vers le champ élargi de l’art contemporain ». Exploration de la relation entre les métiers d’art et la création d’une part, le décoratif et l’art contemporain d’autre part, la volonté de détournement n’est jamais justifiée d’un point de vue théorique plus poussé. On reproche parfois aux expositions d’être trop verbeuses, ici le projet pêche par excès inverse.

Mais voyons voir… [sélection d’œuvres]

Au rez-de-chaussée de l’espace d’exposition, le visiteur est accueilli par des œuvres de François Morellet et Claude Rutault. Tandis que le premier assemble des cadres dorés traversés par un néon en arc-de-cercle, l’autre présente une accumulation de châssis peints de la même couleur que le mur. Deux exemples de création contemporaine, jusque là, oui, nous suivons… Mais où est la quête du dialogue entre l’artisanat d’art, le décoratif et l’art actuel? En ce qu’on peut considérer les cadres de Morellet et Rutault, vidés de toute substance (par absence du medium peinture pour l’un, par camouflage et uniformité pour l’autre), comme simplement décoratifs? Sans doute pas. En ce qu’un cadre ancien ou la toile tendue d’un châssis relèvent de l’artisanat d’art? Non plus, d’autant que c’est le lien avec les métiers de la tapisserie, des tapis et des dentelles qui est exploré ici à titre d’exemple. Le mystère reste entier.

Plus loin c’est un paravent un peu alambiqué, conçu en duo par Monique Frydman et Frédéric Ruyant, qui nous mystifie, mais à l’inverse des pièces d’introduction : on ne voit ici que le décoratif. Du décoratif qui emprunte certes aux techniques contemporaines de tissage (réalisation par la manufacture de Beauvais et par l’Atelier de Recherche et de Création) mais qui ne semble pas véhiculer d’autre message, émotion ou engagement.

L’installation qui suit est de Paul-Armand Gette : un « salon pour une nymphe » composé de deux réalisations du Mobilier national (la tapisserie L’Embellie et le Lit de repos pour une nymphe), ainsi que plusieurs autres productions. Le mélange entre des créations plastiques habituelles de l’artiste et deux productions utilitaires fonctionne, et nous ponge pour la première fois de l‘exposition dans l‘étude subtile du rapport entre art et décoratif (bien que l’on regrette leur éloignement physique, les uns contre un mur, les autres au mur opposé, assez distant étant donné la taille majestueuse du rez-de-chaussée de la Galerie).

A l’étage de la Galerie des Gobelins, le visiteur est plongé dans une atmosphère aussi sombre et feutrée que le bas était lumineux et vaste (sans doute pour protéger la grande tapisserie de Beauvais « Les Amours des dieux : Vénus dans la forge de Vulcain », qui se fait oublier). C’est une étrange haie d’honneur qui débute cette seconde partie de l’exposition : Corinne Sentou a imaginé des « voiles de mariées » en dentelle et voile d’Alençon. Voiles couvrant tout le haut du corps y compris le visage, sur lesquels figurent des motifs dérivés de papillons à l’emplacement des yeux. Référence immédiate au débat du voile intégral, ces étranges bustes en lévitation masquent leur féérique (et inquiétante?) identité. Les évidences s’en trouvent troublées et la narration prend une saveur indéfinissable.




Au-delà de la haie des voiles, un grand tapis rond de Marc Couturier sur lesquels sont posées deux chaises de Martine Aballéa.
Le tapis a été réalisé par la Savonnerie entre 2000 et 2005, et emprunte son motif végétal à la famille d’arbustes Aucuba (qui est d’ailleurs le titre de l’œuvre). Les feuilles de la variante japonaise notamment sont vertes maculées de petites taches jaunes et c’est ce chatoiement de couleurs que l’artiste a voulu reproduire, sur fond noir. Le Fauteuil de jour et le Fauteuil de Nuit de Martine Aballéa (2007) prennent appui sur cette base de lumière noire, et la composition est saisissante. D’après le dossier de presse, le duo joue d’un « principe récurrent du langage décoratif, la symétrie, que l’artiste déstabilise par un dédoublement mettant en scène l’image numérique d’un motif arborescent en positif et en négatif ». L’ensemble du tapis et des fauteuils concourent à dépasser la seule exposition de la maîtrise technique des artisans d’art qui ont contribué à leur réalisation, il convoque l’imaginaire et déploie un univers onirique que l’on imagine renouvelé à chaque visiteur…



Il faut accepter de quitter cet étrange bosquet pour pénétrer une autre dimension, plus céleste cette fois-ci. Le regard se porte en effet automatiquement au plafond de la grande salle, où défile un film aux images indéfinies. Installation de François Rouan composée dudit film, d’un grand miroir posé au ras du sol reflétant le défilement des images, d’un tapis de la Savonnerie suspendu et d’un enregistrement sonore, ce sont surtout le film et la bande-son qui m’ont captivée. La vidéo relève plus de la fresque animée que d’un film. La première impression est celle d’images de paysages, marin et montagneux. Mais après plusieurs minutes de difficile observation tant les tons s’entremêlent et se confondent avec les moulures du plafond, on devine des fils, des bribes de corps humains. Et en effet la vidéo est un montage de photos de l’envers de la tenture d’Artémise (début 17ème siècle) superposées à des prises de vue de modèles. Référence à la peinture ancienne, beauté du corps (« l‘envers des corps »), hommage au patient travail des lissiers qui sont à « l’envers du décor », l’œuvre est une belle « relecture contemporaine du passé, où le processus, l’inconscient et le décoratif s’entrecroisent ». La mise en abyme est accentuée par la bande sonore qui reproduit les mille et un petits bruits liés à l’activité de l’atelier de la Savonnerie (voix, claquements des ciseaux, etc.). Une réussite.



En bout de course, une exposition plutôt inégale par rapport au propos initial, une nette préférence pour l’étage de la Galerie des Gobelins (malgré l‘abandon des tapisseries anciennes), et sans doute un manque d’explications plus didactiques. Mais quelques pépites qui tissent des liens entre décoratif et création contemporaine comme on les aime : naturels.


Commissariat : Françoise Ducros / Scénographie : Frédéric Ruyant

Jusqu’au 15 avril 2012
Galerie des Gobelins
42 avenue des Gobelins
75013 Paris
tous les jours de 11h à 18h sauf le lundi

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