samedi 3 décembre 2011

Pierre Clerk // Eduardo Chillida



C’est un hasardeux rapprochement que j’opère aujourd’hui, un de ces rapprochements qui dérivent directement d’une émotion, ou plutôt de deux émotions jumelles à la contemplation des œuvres de Pierre Clerk et de feu Eduardo Chillida.

Quel point commun entre les deux carrières? L’un, d’origine canadienne, partage son temps entre New York et le Lot-et-Garonne, tandis que l’autre affirmait être un arbre profondément enraciné dans son Pays Basque espagnol natal tout en étirant ses bras au monde entier. L’un a majoritairement étudié la peinture, tandis que l’autre s’est principalement attaché à la sculpture. Bien sûr, et c’est ce que les illustrations de ce billet affichent, chacun a fait des incursions dans le domaine de prédilection de l’autre : Pierre Clerk compose des sculptures comme des trompes l’œil graphiques griffonnés dans l’espace, Eduardo Chillida a inventé ses « Gravitations », collages-imbrications de papier et a peint de larges pierres. C’est donc quelque part dans ce chassé-croisé que se situe la confraternité de Clerk et Chillida.

Pierre Clerk, d’abord. C’est à Bordeaux, dans l’exceptionnel équipement qu’est la Base sous-marine, qu’a lieu une exposition monographique intitulée « Couleur, forme, espace ». Vague et un peu facile, ai-je pensé au premier abord. Plusieurs semaines après avoir vécu cette exposition, je le trouve juste.

L’accrochage retrace l’activité artistique de l’artiste octogénaire en une soixantaine de peintures et une vingtaine de sculptures et maquettes. La couleur explose dans un premier couloir. Non pas une couleur anarchique et nuancée, mais une palette maîtrisée, restreinte et essentiellement primaire (en synthèse additive et soustractive). Du mur au plafond, un noir sourd participe à la vibrance de la couleur. De même que le noir qui marque des lignes opposantes entre les applats de vert, de rouge, de bleu. La couleur n’est pas tout, elle est un des deux ingrédients de l’œuvre de Pierre Clerk, le second étant la géométrie, mais une « géométrie économe » selon la formule de Benoît Hermet (Le Festin n °71, automne 2009, p. 98). Lignes et courbes simples s’entrecroisent dans une composition abstraite (abstraction que l’artiste exprime prosaïquement à travers l’assertion « What you see, it’s what you see »?) qui semble dépasser le cadre de la toile. Les châssis sont d’ailleurs peints jusque sur la tranche. Non seulement la peinture paraît se poursuivre dans l’immensité de l’espace alentour, elle se transfigure aussi à la limite du volume. Les plans se confondent jusqu’à construire un espace rythmé presque réel. Il en va de même avec un ensemble de toiles noires et blanches, hypnotiques et structurantes.

La géométrie qui s’allie à l’évasion hors de la toile et à l’illusion du volume, voilà ce que Gilles Hénault explicite brillamment dans un article intitulé Pierre Clerk : topologie urbaine (Vie des Arts, vol. 18, n° 71, 1973, p. 47-50).
« Qu'il s'agisse de courbes ou de droites, leur entrelacement crée une dynamique directionnelle, en même temps qu'un espace illusoire à trois dimensions. Ses tableaux se caractérisent souvent par une construction stable, au travers de laquelle passe un vecteur. Cela crée un champ de force qui atteint son énergie maximum aux points de rencontre des lignes dynamiques et statiques. Pour permettre l'éclatement des formes et leur projection dans un espace imaginaire, l'artiste utilise parfois le tableau rond ou ovale. On peut alors se représenter les lignes courbes comme se refermant quelque part, dans un autre espace, en cercles complets, et même des parallèles se rencontrant ou divergeant dans un infini, comme diraient les mathématiciens! »

L’artiste travaille un peu avec sa femme Linda, comme l’illustre un film diffusé dans l’exposition. Elle l’aide à déposer, selon les lignes définies par l’artiste, les scotchs protecteurs pour peindre chaque couleur de façon précise et délimitée (hard edge).

Pierre Clerk affiche de prestigieuses références : Matisse- avec lequel il partage, au stade préparatoire, la technique des papiers de couleur découpés, Picasso, Kandinsky, Mondrian, le Bauhaus… Son père était architecte et l’amour de cette science artistique ne l’a jamais quitté.
Et nous voici de nouveau à tirer des liens avec Chillida, qui avait entamé des études d’architecte (et une carrière de gardien de but de football !) avant de lui préférer une expression artistique non utilitaire.
Le lien entre les deux artistes m’est sans doute personnel, nourri par mon amour de l’œuvre de Chillida (la fermeture du musée, au domaine de Zabalaga, pour raisons financières m’attriste donc particulièrement- ainsi qu‘avoir manqué l‘exposition dédiée au basque à la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence). Ce lien est aussi difficilement dicible.
C’est devant les épaisses lignes noires d’un groupe de toiles de Pierre Clerk (dont Kovik, 1976) que m’est apparue la similitude. Bien que les lignes de Pierre Clerk soient franches et sans détour, et celles d’Eduardo Chillida, plus terriennes, moins parfaites, quelque chose dans la volonté d’expliciter des formes et un espace, ainsi que leur « champ de force » (G. Hénault), existe dans les deux cas.



Eduardo Chillida se demandait à la même époque où Pierre Clerk débutait ses compositions abstraites noires et blanches : « Existe-t-il des limites pour l’esprit ? Grâce à l’espace, des limites existent dans l’univers physique et je puis être sculpteur. Rien ne serait possible sans cette rumeur de limites, et l’espace qui les permet. Quelle sorte d’espace fomente-t-il les limites dans le monde spirituel ? ».

« Couleur, forme, espace », exposition consacrée à Pierre Clerk
Base sous-marine
Boulevard Alfred Daney 33000 Bordeaux
Du 20 octobre au 11 décembre 2011 de 13h30 à 19h du mardi au dimanche (sauf jours fériés). Entrée Libre

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