samedi 13 novembre 2010

La jeune fille et la mort (et les bonbons acidulés)




Présupposé n°1 : Sophie Calle manque cruellement de pudeur (sa vie = son œuvre)
Et en effet, cette fois-ci Sophie nous invite à la mort de sa maman. Son nouveau projet, que d’aucuns qualifient de morbide, occupe le futur nouvel espace du Palais de Tokyo, pour l’instant laissé en une friche assez séduisante. On entre sur la pointe des pieds dans ce vaste espace bétonné subissant les assauts de la pluie battante.

Sophie nous convoque ici à son propre deuil. Elle nous confronte au cancer de sa mère, à sa mort (elle a filmé les derniers instants de la vieille dame, vidéo diffusée dans l’exposition), à sa mise en bière, à son enterrement et aux hommages posthumes rendus par sa fantasque fille. Et pourtant, malgré la maman photographiée dans son cercueil, malgré l’évocation de son dernier mot (« souci », comme dans « ne vous faites pas de souci », pour ceux qui restent), malgré tout cela, point de misérabilisme, point de tragédie, point de tristesse dégoulinante. Au contraire, Sophie s’essaie au paradoxe et s’évertue à montrer, à travers sa mort, quelle belle personne était sa maman. Les objets qui l’accompagnent dans son cercueil nous apprennent sa gourmandise, son érudition et sa coquetterie. Sa pierre tombale, qu’elle a elle-même pensé quelques mois avant son décès, révèle sa liberté d’esprit, sa gaité, son espièglerie et sa sagesse, alors même que l’âge et la maladie l’étreignent : elle avait choisi une photo d’elle, jeune et faisant une grimace à l’objectif, et pour fabuleux épitaphe : « Je m’ennuie déjà ».

Pas si impudique, Sophie ?

Présupposé n°2 : Sophie Calle est une sale petite égocentrique (elle nous rebat les oreilles de ses chagrins d’amour. Entre autres).
La vidéo qui contient le dernier souffle de sa maman est différente. Sophie avait voulu filmer sa maman par peur qu’elle ne meure en son absence. Cette vidéo ne nous en apprend pas plus sur Monique, mais touche à l’universel. Sophie, à travers les ultimes instants de sa maman, nous confronte à notre destin commun. Elle ne parle plus d’elle ou de sa maman mais prend ce court film personnel pour symboliser le passage obligé de vie à trépas. Il est semble-t-il calme et tranquille, et dédramatise peut-être un événement pour lequel la majorité d’entre nous ne ressent qu’effroi.

Par ailleurs Sophie a réalisé des tableaux déclinant à l’envi le mot « souci ». Utilisant différentes techniques picturales et différentes couleurs, Sophie s’est acharnée à dupliquer les soucis, comme une ritournelle entêtante. Et comme dans ses précédents travaux, la répétition mène à la résilience et à l’apaisement. Le mot souci peint en blanc sur fond blanc disparaît presque. Sophie nous ferait donc partager ce deuil pour mieux le dépasser. Nous serions la catharsis de Sophie. Ah oui, mais pour nous, que fait-elle? Hein?
Eh bien Sophie fait beaucoup : Sophie souffre, cogite et renaît de sa peine. Nous faire partager cette expérience totale est un cadeau. Pas un mode d’emploi pour nos futurs deuils, mais une certaine « familiarisation », la dédramatisation des tabous de la fin de vie, et des pistes de réflexion sur cette grande question existentielle de la mort. Sophie Calle se saisit de la mort de sa maman comme on s’empare d’un phénomène anthropologique intéressant, et en devient la caisse de résonance, sensible.
Et moi qui fuis comme la peste toute évocation de la maladie et de la mort, moi qui, superstitieuse, ose à peine prononcer les mots « cancer » ou « décès », moi qui refuse les films ou les livres louchant de trop près vers ces terres désolées, moi entre tous, j’ai supporté l’installation de Sophie, et en ai retiré pour moi-même des fragments de sagesse, d’émotion, de fulgurance.

Pas si égoïste, Sophie ?

J’ai longuement hésité avant de venir découvrir « Rachel, Monique ». Mais, vaincue par le magnétisme qu’exerce l’œuvre de Sophie Calle sur ma personne (je dors toutes les nuits sous son œil droit), j’ai pris le chemin du Palais de Tokyo, presque en confiance. Faites donc de même, vite, vite, tout disparaîtra après le 28 novembre.

Et en attendant les prochaines impudeurs de Sophie, moi aussi, je m’ennuie déjà.

2 commentaires:

chloée a dit…

j'aime ton style, c'est très agréable à lire, juste et sensible sans jamais être dans l'excès. Vivement les prochaines critiques !

Lucie a dit…

Merci Chloée, je m'attèle à d'autres petites critiques pendant ces Fêtes que je te souhaite excellentes.