samedi 13 novembre 2010

Depardon, photographe du territoire




Un snack-bar, une supérette, une sandwicherie, des enseignes criardes, du toc, des ajouts dont la greffe n’a pas prise, au beau milieu d’un petit village qui a mal vieilli, aux murs ternes et aux rues vides. Un village où une petite boutique d’articles de pêche existe encore. Une boulangerie, un coiffeur et une boucherie vieux jeu. Un garage qui ne soit pas une franchise dans une grande zone d’activités sans âme.

Nostalgie ? Non, on n’a pas envie de vivre ou revenir dans les images de Depardon.

Sans concession, alors ? Non plus, même quand du village on passe à une ville avec son supermarché en tôle et la laideur de ses immeubles. La force de Depardon est de saisir l’esprit de ce qui est, beau ou insignifiant. Ses images reflètent la France telle qu’aujourd’hui, une partie de la France qui n’est ni une belle et grande métropole, ni une riante campagne ou une plage sauvage, ni la banlieue. Mais tout le reste, et ce n’est pas peu dire. Pour avoir sillonné les routes de Dordogne pendant toute mon enfance, petit passagère silencieuse, observant le paysage par la vitre arrière, je sais que ces images sont la très exacte vérité. Et c’est représenter si précisément la vérité, une vérité sans véritables qualités esthétiques ou historiques, qui est un exploit. Depardon révèle la réalité, une réalité si peu intéressante pour notre regard « moderne » qu’on ne la voit plus. C’est là la beauté des clichés de Depardon. Et dans leur propreté. Et leur extraordinaire définition. Et dans leur construction (la deux-chevaux lilliputienne devant la maison-matrone à colombages quelque part en Alsace; trois baigneuses en maillot de bain devant un lac; un immeuble jaune à la croisée de deux rues, presque une hypnose, presque une illusion d’optique).

Quant à la scénographie de l’exposition, elle est très réussie. Le visiteur est accueilli par une petite pièce noire où est présenté un premier cliché et le titre de l’exposition, à la typographie évocatrice des déplacements à travers la France du photographe.

Suit une grande pièce blanche. Trois murs en U présentent une vingtaine de clichés grand format. Au centre une grande estrade noire sur laquelle s’asseoir, prendre du recul et réfléchir. Il n’y a aucun cartel près des grands clichés, et c’est tant mieux, car les clichés de Depardon, et c’est là leur force, auraient pu être pris n’importe où dans l’hexagone. Dans la pièce suivante, les clichés sont reproduits en petit format avec leur légende, et confirment ce que l’on pressentait : les clichés proviennent indifféremment de toute la France : Alsace, Midi-Pyrénées, Franche-Comté, Rhône-Alpes, Nord-Pas-de-Calais, Centre, Languedoc-Roussillon… Il faut aussi remarquer que les photographies sont toutes de même taille, alignées sur 3 murs de la salle, et très serrées. Il en ressort une impression accrue d’ensemble et de cohérence, un chœur.

La typographie est un élément important des clichés, tout comme l’architecture. Chacun à leur façon exprime ce mélange des genres de la France, entre après-guerre et ère capitaliste. Ainsi les très traditionnelles enseignes de boucheries et boulangeries (dont on sent en les regardant que l’on ne trouvera à l’intérieur rien que du très classique, mais ça ne semble pas si grave) côtoient les enseignes lookées et lustrées des supérettes franchisées et des sandwicheries dont on devine que le petit propriétaire a choisi au plus vite, au plus voyant et au moins cher dans le catalogue du fabricant.

On pourrait arriver dans cette salle, et passer vite devant les clichés. Je comprends que l’on puisse manquer le rendez-vous. Mais peut-être parce que j’ai moi-même observé cette France, jusqu’à presque en frissonner et être reconnaissante de rejoindre l’urbanité de Bordeaux le dimanche soir après un week-end chez ma grand-mère, peut-être pour cela, j’ai été très émue face à ces clichés. Et malgré le prix prohibitif du catalogue, j’ai une l’impulsion irrésistible de l’acheter et de le mettre dans la partie la plus précieuse de ma bibliothèque. On devrait enterrer ce catalogue dans une de ces boîtes pour la postérité.

Plus politiquement, que révèlent ces clichés ? Qu’une étape de l’aménagement des territoires a été loupée, ou plutôt sautée ? On a greffé aux petites villes et aux villages les attributs de la modernité à toute vitesse, sans prendre le temps de la réflexion. Mais est-ci si grave ? Non parce que comme tout, c’est sans doute transitoire. Non aussi parce que, voudrions-nous l’uniformité, même dans la beauté ?

Depardon témoigne de l’état de cette France-ci, qui malgré ses larges défauts est le cadre de vie de millions de français qui, bon an mal an, y naissent, y aiment et y meurent.


La France de Raymond Depardon
Bibliothèque nationale de France - site François Mitterand
Jusqu'au 9 janvier 2011

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