mardi 12 octobre 2010

Où il est question de Peter Pan, de liftier et de néons


Ne jouons pas aux devinettes, Peter, eh bien, c’est Peter Pan.
Nous voilà bien avancés. L’exposition collective de l’espace culturel Louis Vuitton propose d’aller plus avant dans l’exploration du personnage, du mythe, et des questions existentielles qui le nimbent.

Peter Pan, écrit par le britannique James Matthew Barrie au tout début du 20ème siècle, est un roman initiatique qui confronte ses personnages à la peur de grandir, de voler, à la mort, mais les ouvre aussi à la liberté de créer, de réaliser et d’oser. En effet, l’imagination naît dans l’enfance pour subsister ou pas à l’âge adulte. L’exposition est ainsi une invitation à parcourir ces thématiques de l’enfance et de la créativité. Comme l’expriment ses commissaires (Joanna Chevalier et Hervé Mikaeloff), « chaque œuvre représente un monde qui nous transporte dans un espace sensoriel », « une matrice de sensations ».



Parmi la quinzaine d’œuvres présentées, voici celles qui ont le plus retenu mon attention, et m’ont (re?)plongée dans l’étrange monde de l’enfance, entre rêves et peurs.

Grégoire Bourdeil, d’abord, apporte une référence directe à Peter Pan : il reproduit le Jolly Roger, bannière noire à tête de mort, emblème des pirates (everland). Dans un photoreportage fictionnel, l’artiste nous plonge dans l’univers d’une sorte de société secrète ayant prêté allégeance à Jolly Roger, à de mystérieuses forces du mal. La bannière est partout, dans un reflet, au creux d’un bâtiment, dans les obscures discussions de men in black. Assez inquiétante, l’omniprésence du symbole de la piraterie amène à s’interroger sur l’impact de la peur. Suffit-il de tourner le dos à ses frayeurs pour les éloigner ou face à l’inexorable faut-il se jeter à l’eau et se confronter à ses terreurs pour les transformer ?

« Parce que, vois-tu, les enfants savent tant de choses maintenant, que très vite, ils ne croient plus aux fées et, chaque fois qu’un enfant dit « Je ne crois plus aux fées », il y en a une, quelque part, qui tombe morte ». Telle est la citation qui dans le catalogue accompagne l’œuvre de Marina De Caro (Penser l'utopie). Je ne vois pas bien le lien avec l’installation de l’artiste mais je l’aime bien, na. Pour en revenir à Marina De Caro, là où l’on représente souvent l’enfance de façon stéréotypée, avec du rose bonbon, des nounours et de la guimauve, l’artiste disloque les conventions et crée d’énergiques dessins aux murs, de sculptures de papier colorées et d’éléments céramiques. Ni gai ni effrayant, l’univers crée de toutes pièces par l’artiste est le pur fruit des méandres de son imagination, où la seule loi est la liberté. C’est rafraîchissant, très esthétisant, presque décoratif. Parmi le tourbillon de papier au sol, une forme humaine en céramique émaillée dont les jambes semblent se détacher du reste du corps. Une fois de plus, l’enfance dérape et laisse entrevoir les horreurs inhérentes à la vie.

L’œuvre qui m’aura le plus marquée est une projection en technique 3D de Melonie Foster Hennessy (Qui a le temps de grandir???????). La tête d’un jeune garçon, Peter Pan, et celle d’une jeune fille, Wendy, dans la pénombre baignée d’une lumière dorée de fin des temps, tournent à tour de rôle, comme les aiguilles d’une horloge tournent inlassablement. D’ailleurs quand l’un ou l’autre des personnages a presque fini sa révolution, le derrière de sa tête apparaît : c’est une horloge… Pendant ce temps sont diffusés dans le noir de la pièce des dialogues du roman, essentiellement entre Peter et Wendy, en profond désaccord sur la nécessité de grandir. Leur répétition est entêtante, de même que les têtes-horloges sont hypnotiques (on pense bien sûr au réveil que le crocodile de l’histoire de Barrie avalé et qui poursuit son rythme implacable). L’œuvre de Melonie Foster Hennessy m’est ainsi apparue comme un poignant et douloureux rappel du temps qui passe et ne reviendra pas, mais aussi de la nécessité de l’accepter. Comme un doigt qui appuie là où cela fait mal.
Et seulement parce que j’aime beaucoup cette citation de l’artiste, tirée du catalogue (mais sans parvenir à la relier à mon propos) : « J’aimerais permettre aux gens de reprendre contact avec quelque chose de bon en eux ». Démago ? Et alors ? Bien-pensant is the new punk.

Plus rapidement, le Scribble de Michel François, gribouillis à grande échelle, est une œuvre joyeuse amusante, qui n’appelle pas de réflexion métaphysique mais invoque immédiatement dans la pièce les forces du rêve et du rapport physique à l’espace.

Dans une salle à la lumière diffuse et bleutée, une vidéo de Nicolas Julliard, L'hydrophile, déconcerte. Œuvre onirique, il s’agit d’une chose blanche à poils, hydrophile de nature, qui se laisse doucement balloter par les fonds marins.

Janaina Tschäpe quant à elle ravit par les formes chimériques de sa peinture Araignées, singes et esprits.

Enfin le néon de Laurent Pernot, Vous ne mourrez jamais. Voilà un artiste qui sait me parler. Pour ce message salvateur, je lui pardonnerai donc tout. Même l’utilisation du néon, médium vu et revu ces dernières années dans la création contemporaine. Permettez-moi d’ailleurs ici une petite digression. Dans un Courrier international de cet été, on retrouvait un intéressant billet de Ben Lewis, réalisateur britannique de son état, intitulé [Du rococo à Damien Hirst] - « So kitsch et si narcissique ». En établissant un érudit parallèle entre la création parallèle et des courants comme le rococo ou le maniérisme, Ben Lewis démontrait de façon très construite que l’art contemporain était… une fin de série. Et de prendre pour exemple certaines formules toutes faites de l’art d’aujourd’hui, parmi lesquelles, je vous le donne en mille, le néon. « A la fin des années 1960, Bruce Nauman inaugura la création de jeux de mots déstabilisants écrits en tubes au néon et depuis lors, chaque artiste que porte le monde s’est doté d’une devise en lettres de néon ». Que dire ? C’est pas faux ! Mais cela fonctionne encore, le Vous ne mourrez jamais de Pernot prend à la gorge, non pas son inventivité plastique mais par le sens du message choisi.

Quant à l’espace culturel Louis Vuitton, c’était ma toute toute première fois.

Entrée rue Bassano, il faut ensuite ouvrir une lourde porte de verre pour aboutir dans un élégant hall. Une hôtesse d’accueil non moins élégante nous invite à attendre devant l’ascenseur qu’un liftier (un liftier?!) nous amène à la salle d’exposition. En guise de liftier, c’est une autre charmante hôtesse en tailleur pantalon noir qui apparaît et nous prépare à la petite expérience qui nous attend pour les 15 prochaines secondes. L’ascenseur est en fait une œuvre d’art : Olafur Eliasson a recouvert l’ascenseur d’une épaisse moquette noire qui isole visuellement et auditivement le visiteur pendant son trajet, afin de vider son esprit et sa conscience des parasites du tumulte extérieur. Une sorte de sas de décompression. Bon, dommage, le téléphone portable de l’hôtesse-liftier a sonné pendant le voyage et son écran est resté allumé après qu’elle ait précipitamment raccroché. De plus, 15 secondes pour faire le vide, même en nos temps d’hyper-vitesse, c’est un peu court. Malgré tout, le noir absolu combiné à l’étroitesse de l’ascenseur parviennent à créer une sensation de déconnexion sensorielle plutôt spectaculaire. Je n’aimerais pas faire le travail de cette jeune liftière…

A la fin de l‘exposition, la médiatrice, avec laquelle je n’ai sinon pas eu l’occasion de discuter, m’invite à prendre un catalogue d’exposition. Les moyens sont ici indéniables. On me demande avant le voyage en sens inverse dans l’ascenseur d’Olafur Eliasson si je souhaite sortir ou visiter la boutique. J’hésite à monnayer cette astuce auprès des touristes qui font la queue côté Champs Elysées, rêvant devant les belles vitrines du maroquinier.

Au final, il ne ressort absolument pas de cette exposition une sensation de merveilleux. Imagination, créativité certes, mais point de magie, de Walt Disney. D’ailleurs, pour qui connaît bien le roman de James Barrie, l’histoire de Peter Pan n’est pas si mignonne que cela, et Peter Pan n’est pas un héros. C’est là une réussite, le thème de l’enfance n’est pas galvaudé ou embelli. Et si l’on ne retrouve pas de merveilleux dans « Qui es-tu Peter? », c’est sans doute parce que l’enfance portée au-delà de ses limites temporelles naturelles n’a rien de magique, rien d’enviable.

« I’m sorry, Peter, I must grow ».


Qui es-tu Peter ?
Espace culturel Louis Vuitton
60 rue de Bassano, 75 008 paris - Métro Georges V
Du lundi au samedi de 12h à 19h et le dimanche de 11h à 19h
Entrée libre
Jusqu'au 9 janvier 2011

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