lundi 1 février 2010

Vivre sur un plan incliné


Claude Parent en un mot, en un geste architectural, c’est l’oblique. D’emblée, première difficulté pour l’amateur à la Cité de l‘Architecture et du Patrimoine: le jargon et la théorisation. Pour qui l’architecture serait une science appliquée n’ayant d’existence que dans la matière et la concrétisation, faites demi tour. On commence par lire une série de textes remarquables mais ardus par passages, et l’on comprend que la théorie architecturale a une grande importance en amont de la réalisation. Il faut alors s’adapter au langage et au raisonnement architecturaux pour se sentir confortable dans l’exposition. On y passe le temps qu’il faut, tandis que les étudiants en architecture papillonnent autour de vous et font les malins en commentant qui, une bavure, qui un trait un peu épais sur un plan (on retrouve le même genre de comportement un peu ostentatoire et assuré dans les expos des Arts décos, on ne sait si c‘est agaçant ou amusant, un peu des deux sans doute).

Pour reprendre sur l’oblique, Claude Parent est le premier à songer à utiliser le plan incliné en architecture, et plus spécialement en habitat. Il rompait par là avec le fonctionnalisme orthogonal de l’époque-les années 60- représenté par Le Corbusier. Basculement et dynamique, continuité et transition, pour faire autre chose que du vertical et de la rupture. Echapper à la rationalité de l’espace moderne. On lui reprochait alors de vouloir faire parler de lui, comme on reprocherait à un enfant de faire son intéressant. Mais insolence et utopie sont des adjectifs qui conviennent profondément à l’architecte de 86 ans, qui a fermé son agence mais dessine jusqu’à aujourd’hui de fameuses constructions évoquant une « urbanité atmosphérique ». On distingue dans ses dessins des habitats inclinés susceptibles d’accueillir la population dans des appartements disposés en gradins, des mégastructures gravissables, un univers saisissant. Les turbosites, l’inclisite, les ondes, les spirales et les grandes oreilles forment son abécédaire, inédit. Et pourtant, avec du recul, il n’y a pas de « style Parent » à proprement parler.


Et c’est sans doute ce qui fait la seconde et plus importante difficulté de l’exposition: le visiteur néophyte arpente les volets (scénographie en écaille de Jean Nouvel), jetant des coups d’œil perdus aux maquettes et aux plans divers, s’attardant sur une courte vidéo de temps en temps, lisant goulûment les cartels quand il y en a. L’exposition requiert un minimum de connaissances en architecture, et surtout d’être familier à l’aridité apparente des plans et maquettes. Ce n’est pas une exposition de vulgarisation que nous avons là, mais une monographie érudite et exigeante. Pour les béotiens il faudra fournir un effort intellectuel supplémentaire, pour lire la théorie architecturale comme pour imaginer la rupture du travail de Claude Parent. C’est sans doute déroutant au départ mais très gratifiant à la sortie de l’exposition, qui finit d’ailleurs plus facilement qu’elle ne débute, par une interview de Claude Parent et des commentaires d’architectes et critiques.


Ma réalisation préférée de Claude Parent architecte (et non dessinateur), c’est la Maison Drusch. Le basculement d’un parallépipède évidé posé sur l’une de ses arêtes, qui introduit une oblique modifiant la perception et l’usage des espaces. Voilà un espace dynamique, qui comble mes attentes esthétiques intuitives.


Claude Parent n’aura pas fait partie des mandarins de l’architecture, preuve en est l’absence de commandes publiques avant les années 70 et les centrales nucléaires. Peu importe car il aura tracé son chemin, et creusé une ouverture. Saisir l‘étendue de son travail a exigé de moi un effort, mais je pense maintenant avoir compris l’essentiel: une œuvre expérimentale. Laissons le dernier mot à notre Ministre Frédéric Mitterrand: Claude Parent cherche à « favoriser les inclinations réciproques entre les hommes », au fond.

Petit plus: le Café Carlus, pour se restaurer légèrement, avant ou après une petite expo. Petites salades et petits sandwichs en mode cafétéria, sains et originaux, un peu cher tout de même (8 € en moyenne). Et les desserts alléchants, mention spéciale testé et approuvé au crumble fruits exotiques-chocolat. On s’assoit dans les belles chaises design, en se débrouillant pour avoir une table avec vue sur la Tour Eiffel. On observe les étudiants et leurs chiffres qui courent sur les pages blanches, on sourit, et on déguste!

Cité de l’architecture et du patrimoine
1 place du Trocadéro et du 11 Novembre, Paris 16ème
Lundi, mercredi, vendredi, samedi et dimanche : 11h à 19h. Jeudi : 11h à 21h. Fermeture hebdomadaire le mardi.
Exposition « Claude Parent, l’œuvre construite, l’œuvre graphique », jusqu’au 02 Mai 2010



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