samedi 16 janvier 2010

Voler à la vie le secret de ses incessants recommencements


Le graphiste choisi par le Musée Bourdelle (Loran Stosskopf) a bien fait son travail, l’affiche de l’exposition « Isadora Duncan, une sculpture vivante » a attiré mon attention, suscité mon intérêt et au bout de quelques jours déclenché ma visite.

L’exposition prend le prétexte de la rencontre entre le sculpteur Antoine Bourdelle et la danseuse en 1903. Isadora Duncan, d’origine américaine, commence alors à se produire sur les scènes parisiennes, après avoir débuté dans les salons de la Belle Epoque, auxquels- charmante habitude- étaient conviés hommes de lettres et artistes. Son parti pris est la liberté de la danse, des mouvements souples et naturels; son unité, l’ondulation. La jeune femme danse depuis qu’elle est enfant, et elle dit réveiller la danse qui était en elle. Elle s’affranchit des codes du ballet, croit dans l’empathie entre la nature et la musique. Formellement, Isadora Duncan s’est appuyée sur la danse grecque, du moins ce que les auteurs anciens -qu’elle étudie en autodidacte- le Louvre, le British Museum et les vases grecs lui en révèlent. La danse grecque était libre, Isadora étudie les poses des figures des vases et les reproduit en ajoutant du mouvement. Elle se vêt à l‘antique, porte de vaporeuses tuniques blanches. Un léger air de Kirsten Dunst.

Mais Isadora se défend d’une imitation servile de la danse grecque et tient ces propos: « Dans mon art je n’ai pas du tout copié, comme on le croit, des figures des vases grecs, des frises ou des peintures. J’ai appris d’eux à regarder la nature et lorsque certains de mes mouvements rappellent des gestes aperçus sur des œuvres d’art, c’est uniquement parce qu’ils sont puisés comme eux, à la grande source naturelle ». C’est bien la grande source naturelle qu’Isadora danse, et d’ailleurs en prenant le temps de se pencher sur les vitrines contenant des archives de journaux, on lit une fine étude d’Eugène Carrière: « En nous racontant si bien sa belle nature, elle évoque la nôtre: comme devant les œuvres grecques revivant un instant pour nous, nous sommes jeunes avec elle, un nouvel espoir triomphe en nous; et lorsqu’elle exprime son consentement aux choses inévitables, nous nous résignons avec elle ».

Puis elle part en tournée. En 1906, le magazine Femina relate une anecdote symptomatique du succès d’Isadora Duncan. Un soir elle se retrouve abandonnée par son impresario et ses musiciens. Indécise, elle n‘ose affronter le public qui s‘échauffe et siffle. Se décidant enfin à affronter le courroux des spectateurs, elle monte sur scène et… triomphe en dansant sans accompagnement. « Le génie de cette incantatrice de la ligne harmonieuse et souple avait suffi aux spectateurs avides de beauté ».

Première à danser sur Gluck, Beethoven, Chopin, Wagner, c’est une femme moderne qui conquiert le monde. Isadora Duncan est une star. En 1909, elle revient de tournée à Paris, où elle donne des représentations. Antoine Bourdelle y assiste et n’a alors de cesse que de dessiner sa danse, de percer le secret de son mouvement. En résulteront d’innombrables dessins du sculpteur, que l’exposition met intelligemment en scène, sur un long mur (nous sommes dans l’aile conçue par Christian de Portzamparc) les uns à la suite des autres comme pour retracer les enchaînements d’Isadora. D’autres artistes ont été inspirés par la danseuse, produisant de nombreuses œuvres, parmi lesquelles les remarquables dessins de Jules Grandjouan, Abraham Walkowitz, André Dunoyer de Segonzac, José Clara. La Folle danseuse ou la Vierge Folle de Rik Wouters, beau bronze monumental, renforce le lien voulu par l’exposition entre la danse et la sculpture.
Mais avant de découvrir ces œuvres, le spectateur découvre un petit espace dédié à des artefacts grecs, comme pour se mettre à la place d’Isadora quand elle en a scruté les figures. Un coup d’œil au bas-relief « Las danseuses de Borghèse » illustre parfaitement le propos. Une autre pièce (finale, sans doute) permet, comme dans tout propos scientifique qui se respecte, de se détacher d’Isadora pour ouvrir la perspective. La salle est dédiée aux danseuses contemporaines de Duncan. On y découvre ainsi de sublimes photographies de Loïe Fuller et de Ruth Saint-Denis.

Reste encore à mentionner les quelques minutes de beauté absolue de l’extrait du film de 1971 « Danser, c’est vivre », où Odile et Valérie Pyros dansent une chorégraphie d’Isadora Duncan, transmise par sa fille adoptive Lisa.

C’est un talentueux commissariat d’exposition que nous avons ici. La pertinence des étapes de l’exposition, le choix des pièces, leur mise en espace, tout est très bien conçu. Une exposition didactique sans en avoir l’air, dans laquelle on évolue avec bonheur, aux côtés d’Isadora Duncan et de ses contemporains. On repart en regrettant de n’être plus à une époque où l’on accueillait les artistes émergents dans son salon, où l’on pouvait déjà avoir l’audace de déambuler dans la rue avec une toge. On repart avec deux images en tête, celle d’Isadora Duncan dansant sous le portique du Parthénon et celle d’Isadora sur la plage à Venise, un souffle de rêve.


L’exposition Isadora Duncan est réussie, c’est un fait. Il n’en faut pas oublier son écrin, le Musée, et son prétexte, Antoine Bourdelle. Y aller par une matinée d’hiver. Arriver à pied, aborder un bâtiment de briques rouges, et découvrir avec émerveillement le jardin sur rues recouvert de neige, deviner ses arcades. Etre pressée d‘aller plus avant. Envoyer une petite supplique vers le ciel couleur craie pour qu’il n’y ait pas beaucoup de monde à l’intérieur. Pousser la porte de verre (noter au passage le beau travail de ferronnerie moderne de la poignée). Etre soulagée: a priori peu de visiteurs. Pouvoir commencer sa visite.

Et d’abord le lieu en tant que musée Bourdelle, le musée dédié au sculpteur Antoine Bourdelle (1861-1929). Homme du Sud-Ouest (originaire de Montauban, Beaux-arts de Toulouse), c’est en 1885 qu’il s’installe à Paris dans les ateliers du sculpteur Falguière, dans le quartier Montparnasse. Il devient le praticien de Rodin et collabore avec lui pendant de longues années, avant de laisser exprimer son propre style.

En sortant du hall d’accueil, on retombe sur le fameux jardin sur rue, qui accueille plusieurs statues monumentales, emblématiques de l‘œuvre de Bourdelle. La force des lignes, l’inspiration mythologique des figures sont évidentes et dominent l’espace de toute leur majesté. Une arrière-cour répond à cet espace, on aimerait se promener parmi les statues de plusieurs mètres de haut et la végétation, mais aujourd’hui c’est fermé au public. On se rabat sur l’atelier de Bourdelle, désert. Etre seule dans son atelier, se gorger de la lumière qui filtre des hautes fenêtres en verre, des boiseries, du vieux parquet massif.

Puis visiter l’appartement en mouchoir de poche de Bourdelle, où a été recrée son espace personnel avec une intéressante collection d’objets hétéroclites (un masque de no, lécythes à figures noires, terre cuite béotienne gréco-romaine) mal mis en valeur dans une vitrine quelconque, des tableaux et meubles du maître, son (petit) lit… L’atmosphère existe, le temps a été figé. Songer que, peut-être, Alberto Giacometti est passé par là, élève prometteur de Bourdelle. Frémir.

Emprunter le grand escalier de bois pour parvenir au toit en terrasse et découvrir (absolument seule une fois encore) d’autres très belles sculptures de Bourdelle. On y trouve une série de bustes-portraits, dont un buste de Beethoven surprenant, les traits déformés, et une paysanne argentine, intitulée Alvear (qui servira pour un monument à Buenos Aires). On découvre enfin les remarquables bas-reliefs réalisés pour la façade du Théâtre des Champs Elysées, Muses accourant vers Apollon et La méditation d’Apollon. Puis avant de partir on visite le grand hall, où vivent de gigantesques plâtres, au pied desquelles sont éparpillées de petites grappes d’étudiants en art qui s’appliquent à reproduire les œuvres par le dessin. Ils brandissent tous des aiguilles à tricoter, qu’ils agitent devant leur figure en fermant un œil, selon un cocasse ballet, afin de connaître les proportions des sculptures. Le musée se fait salle d’étude, on s’y sent bien.

On apprend et on respire au Musée Bourdelle. On déambule, on sent, on se pose. On est chez soi, on est bien, on est admiratif. Un musée qui vit et dans lequel on peut vivre.
Musée Bourdelle
18 rue Antoine Bourdelle
75015 Paris
Métro Montparnasse Bienvenüe- Falguière
du mardi au samedi de 10h à 18h

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