mercredi 19 mars 2014

Fall River Legend - Agnes de Mille


Un retour sur la pointe des pieds... afin de laisser une trace de mon enthousiasme pour le ballet Fall River Legend d'Agnès de Mille (1948), récemment vu à l'Opéra Garnier. Il ne s'y joue déjà plus depuis une semaine, mais si, un jour, un hypothétique lecteur, ignorant, comme je l'étais, du travail de la chorégraphe américaine, lit ceci et a la possibilité d'assister à un ballet de son répertoire, surtout, qu'il y aille.

De format court (moins d'une heure), ce ballet m'a peut-être conquise par ses similitudes avec la peinture d'Edward Hopper. J'ai sans doute trop prêté attention aux décors... Un vieux travers... Mais je ne crois pas trahir ainsi l'esprit d'Agnès de Mille qui était « fièrement Américaine dans ses goûts et allégeances » selon l'obituaire du New York Times (la danseuse est décédée en 1993). Hopper donc, les couleurs de l'angoisse existentielle, la palette d'une Amérique de faits divers. Agnès de Mille, semi-réaliste comme Hopper, a transcrit en mouvements l'histoire vraie de Lizzie Borden qui, à la fin du XIXème siècle, assassina père et belle-mère à la hache. Un crime atroce dans son esthétique, certes, mais un crime parmi d'autres ? Ce sont sans doute l'identité des victimes du meurtre et les ressorts de la meurtrière qui s'agrippent à la conscience. 

 The house by the railroad, 1925

Agnès de Mille, dans une grande simplicité de narration, par une danse circulaire inventée de pas nouveaux et allégée de pointes, déroule le drame : la vie idéale, si brièvement illustrée, humblement gaie, le décès de la mère, l'apparition de la marâtre qui a le toupet de revêtir le châle de la défunte mère, la romance étouffée dans l’œuf entre Lizzie et son pasteur, la fragilité émotionnelle, l'irréparable, la mise au ban de la bonne société avec laquelle on se prêtait jadis à de gentilles danses folkloriques.

De la Petite Maison dans la prairie, le spectateur bascule dans le thriller. Cela est rendu possible par l'abandon de certains canons de la danse classique et l'avènement de la théâtralité voulus par Agnès de Mille. Toujours selon le New York Times, « viewing dance as a theatrical and expressive art, Miss de Mille stressed motivated gestures rather than niceties of classical style in her choreography. » Un talent choréographique immédiatement émouvant dédié à la recherche de l'identité humaine dans un pays en quête de son propre mystère.


Un extrait du ballet tel que monté à Garnier

mardi 28 mai 2013

Regarde... Mathurin Méheut




Au Musée de la marine, au-delà des impressionnants spécimens de bateaux exposés dans des salles aux proportions toutes Trocadéro-esques, un autre accrochage motive la visite. Il s'agit de la dense exposition consacrée à Mathurin Méheut, un artiste breton habité par les paysages, les traditions et les métiers de sa région. Les sujets de prédilection de Mathurin Méheut sont ainsi le monde maritime et la vie rurale de la Bretagne du début du XXème siècle. Loin d'être insignifiants, rebattus ou soporifiques, les sujets transcendés par la touche de Mathurin Méheut constituent une fresque naturelle et sociologique puissante. Les processions religieuses, les pêcheurs au travail, les ramasseuses de sel et goémonières : voici le portrait digne et laborieux de la Bretagne de son temps.

 Femmes de Saint-Cado © Rousseau, Grand Angle, Lamballe

Mathurin Méheut n'a pas dépassé cette qualification de peintre régionaliste par ses seuls sujets. Il aspire aussi à voyager, et y parvient notamment grâce à la bourse octroyée par Albert Khan : Japon, Inde, Ceylan... Mais alors la première guerre mondiale éclate et Méheut abandonne ses recherches plastiques inspirées des temples japonais. Il rejoint le régiment d’infanterie puis les services topographiques des états-majors. Il s'attachera, du fond des tranchées, à réaliser des croquis témoignant du quotidien de ses camarades Poilus, magistraux.

 L’exécution capitale, 5 julliet1915 © Rousseau, Grand Angle, Lamballe

Mathurin Méheut appliquera également son talent à la céramique, au long cours de plusieurs décennies et diverses collaborations avec des ateliers comme la faïencerie Henriot (Quimper), ou la prestigieuse Manufacture nationale de Sèvres. Plusieurs services sont ainsi exposés au Musée de la marine, et hélas ma première réaction a été la déception. Les réalisations ne sont-elles pas un peu stylistiquement datées ? Peut-être pour notre regard contemporain, mais, du temps de Méheut, par exemple, « le traitement des coquillages, poissons et animaux marins du service de la mer, modernise les traditionnelles bretonneries ». La scénographie de cette exposition en sous-sol, privée de la lumière du jour, joue peut-être aussi un rôle dans le déficit de mise en valeur des pièces céramiques. Manque d'éclat de la lumière artificielle, coloris des cimaises mats et lourds (issus de la palette même de Méheut, tel ce ocre foncé) : malgré les belles vitrines reconstituant les services à table, un peu de vigueur manque à la présentation.

Ce qui m'a par contre absolument éblouie est l'ouvrage de Regarde, un livre pour enfant écrit par Colette et superbement illustré par Mathurin Méheut. Le homard bleu ayant habilement servi à la communication de l'exposition est d'ailleurs tiré de ce petit bijou, désormais très recherché des collectionneurs. La vivacité des couleurs et la douceur maîtrisée du trait créent des créatures dont on ne sait ce qui l'emporte du réalisme ou de l'onirisme. J'avoue que c'est même ce homard placardé dans les couloirs du métro qui m'a seul décidée à venir voir l'exposition. Pouvoir des images...




Autre surprise : la correspondance avec Yvonne Jean-Haffen, une amie artiste. Mathurin Méheut a produit de grands diables de lettres, rehaussées d'illustrations ou véritablement mangées par les dessins.

Ainsi donc une exposition qui fut une totale découverte, défiant les gloires nationales actuellement célébrées (Eugène Boudin, Marc Chagall, etc.) et mettant également au défi les habitudes esthétiques du parisien amateur d'art. 


Jusqu'au 30 juin 2013

lundi 6 mai 2013

Vie tranquille ou nature morte - Ron Mueck à la Fondation Cartier

De Ron Mueck, il est aisé de résumer l'œuvre à l'hyperréalisme et au changement d'échelle. L'exposition présentée actuellement à la Fondation Cartier se propose d'aller au-delà de ces lieux communs.

 Couple Under An Umbrella, 2013 - Courtesy Caldic Collectie Wassenaar


L'exposition, présentée comme rare, est aussi plutôt courte. Contrairement à certaines présentations (collectives, notamment) où le visiteur est abruti d'images, il n'y a ici qu'une poignée de sculptures se comptant sur les doigts des deux mains. Ce dépouillement est favorable à la contemplation et à l'introspection du visiteur. Ainsi, l'expérience n'est pas d'une folle gaieté, elle n'est pas à ranger dans un guide de happy activités pour bobo parisien (food truck, tiki bar, concert, vente privée, balade à vélo, fish pedicure). Existentialisme en trois dimensions, mythes ancestraux ou contemporains, mélancolie de la vie qui pèse ou du temps qui file, voilà les thèmes auxquels le public est confronté.

Ron Mueck a entamé sa vie professionnelle en Australie en tant que créateur et animateur de marionnettes pour une émission enfantine à succès, avant d'acquérir de solides connaissances dans les « animatronics ». Peut-être en raison de ce bagage, et selon Aurélie Verdier (sur le site de la Tate), le contexte technique du processus de création de Ron Mueck a souvent supplanté dans les critiques le contenu intellectuel et symbolique de son travail. Mais, peut-être pour pallier le parcours relativement rapide, il a été décidé de rajouter une vidéo à l'exposition, qui se concentre sur les étapes techniques de l'élaboration de quelques pièces. D'une assez longue durée, le travail vidéo de Gautier Deblonde permet en effet de concrétiser les heures innombrables passées sur chaque pièce, le talent de sculpteur de Ron Mueck, l'étendue de ses connaissances techniques. Et son atelier (ici quelques photos de Gautier Deblonde, non issues du documentaire).



Deux éléments de l'environnement de travail de Ron Mueck m'ont particulièrement frappée : l’exiguïté de l'atelier et la présence de deux jeunes assistantes qui partagent aussi bien les multiples étapes de création que l'intimité des repas. Ceci façonne un univers familier, calme, sans beaucoup de paroles (hormis celles émanant de la radio), mais aussi artisanal, à la limite du rudimentaire. Il y a du populaire dans les détails de l'atelier de Ron Mueck. Un travail de patience, une ascèse, presque. Nous voici donc bien loin des ateliers de Jeff Koons, pour ne citer que lui, ruche ultra moderne et surpeuplée. Un silence qui correspond au peu d'envie de l'artiste d'accorder des entretiens à la presse.



La présence de Ron Mueck à chaque étape du processus montre son attachement aux gestes et plus profondément, à la finalité de l’œuvre. Il aurait tout aussi bien pu déléguer/externaliser certaines portions du travail, mais ce n'est pas la voie qu'il a choisi d'emprunter. Cette banalité à la limite du pas pratique colle bien à l'apparence extérieure de l'artiste : là aussi balayée l'image du romantique, de l'excentrique ou du hipster. Ron Mueck est un solide Australien installé en Angleterre, d'assez grande taille, avec  pour toute parure une paire de jeans et des chaussures de rando. Un homme moyen, que rien ne distinguerait dans une foule d'anonymes. Pas de marque distinctive marquant la créativité, les rêves et les représentations sous le crâne. Et pourtant (ou est-ce mon imagination?), à y regarder de plus près, en faisant abstraction des vêtements issus de grande surface d'articles de sport, il y a un petit grain de sable dans la posture de Ron Mueck, dans sa façon de bouger, dans son expression faciale. Presque rien, mais un quelque chose. Un air un peu trop sombre (absorbé?), les épaules un peu voûtées à la façon d'un homme un peu trop grand (comme certaines de ses sculptures).

Ce grain de sable entre en résonance avec une belle scène de nuit : on y voit Ron Mueck modeler Couple under umbrella à la lumière d'une lampe unique. Pas d'assistantes en vue. Au-delà du halo de lumière, solitude et recueillement. Mystère de la création.



Deux autres gestes de l'artiste sur ses sculptures m'ont aussi semblé significatifs. Tout d'abord, la façon dont Ron Mueck affine la terre modelée (sur un squelette de tasseaux de bois, grillage de poule et plâtre dentaire), à l'aide d'une éponge humide. Il s'agit d'une astuce très répandue pour ceux qui manipulent la terre. Mais le geste prend ici une autre dimension car c'est celui d'un homme, vivant, sur le corps, réduit, d'une femme nue (en l'état), et inanimée. Comme s'il lavait cette femme doucement, son ventre, ses cuisses, Ron Mueck humanise le modèle réduit de femme. Le second geste particulier est celui, à l'inverse de cette tendresse, du tronçonnage du modèle réduit Mask II, en deux parties, longitudinalement, par le milieu du visage. Les sculptures sont donc aussi aux yeux de l'artiste de simples objets, qu'il est aisé de maltraiter, déformer, ré-assembler. Ce paradoxe est revendiqué par Ron Mueck, qui s'exprimait ainsi dans une interview accordée à Sarah Tanguy pour sculpture.org :
ST: I’m curious about the relationship you have with your sculptures. Do you see them as human beings, almost? Or more like mannequins?
RM: I don’t think of them as mannequins. On one hand, I try to create a believable presence; and, on the other hand, they have to work as objects. They aren’t living persons, although it’s nice to stand in front of them and be unsure whether they are or not. But ultimately, they’re fiberglass objects that you can pick up and carry. If they succeed as fun things to have in the room, I’m happy. At the same time, I wouldn’t be satisfied if they didn’t have some kind of presence that made you think they’re more than just objects.


Ainsi donc, ce qui pouvait passer d'emblée pour une vidéo faisant, une fois de plus, l'apologie des compétences techniques de Ron Mueck, se révèle en fait être une porte d'entrée sur l'imaginaire de l'artiste.



Une plongée salutaire.
 Woman with Sticks, 2009 Courtesy Hauser & Wirth © Ron Mueck Photo Thomas Salva - Lumento 2013


Jusqu'au 29 septembre 2013

lundi 11 mars 2013

Au-delà du street art. Ou pas.




(Je vais être dure.)

J'avais l'intuition que cette exposition ne remporterait pas mon adhésion. Je sentais confusément qu'il serait très difficile de faire rentrer le street art au Musée, malgré tout l'amour et le respect que j'ai pour l'institution muséale en général. Il faut peut-être être Américain, citoyen de la patrie de naissance du mouvement street art, et avoir les moyens et la liberté intellectuelle de leurs musées-mastodontes, pour y parvenir.

Je n'ai tout d'abord pas compris le choix du titre de l'exposition (attention, j'avoue ne pas avoir parcouru le catalogue...). Au-delà du street art, n'est-ce pas, déjà, un jugement de valeur ? Dire qu'au Musée on est si érudit, si plein de notre importance, que, bien sûr, on parviendra à s'arracher des contingences terriennes du street art de terrain pour en donner une vision d'historien de l'art, enrichie ?

Scénographie. Lumière chiche, il fait assez sombre. Pour illustrer le sulfure originel du street art, son appartenance au monde effrayant de la rue ? J'aurais pris le contrepied, j'aurais inondé de lumière ces œuvres. Quitte à les exposer, quitte à leur faire quitter le gris bitume... Mais faut-il justement exposer le street art ?

N'est-ce pas contre-nature d'arracher le street à son environnement naturel, celui qui en est l'essence et la légitimité, le tour de force ?

Il ne me plaît guère de jouer les réactionnaires et de respecter les cases. La peinture dans les belles galeries, le street art à la rue. Et pourtant force est de constater que le street art au musée, en tout cas pour cette exposition, ça ne fonctionne pas. On nous sert alors une exposition triste et sans relief, que l'on parcourt sans plaisir, sans frissons, sans envie. Une exposition froide, neutre, sans saveur.

Une exposition qui récite bien sa leçon, d'une figure centrale du mouvement à une autre, chacune dans son petit box « étiqueté » à son nom. Par les artistes choisis, bien que même les plus fameux d'entre eux n'y soient pas tous représentés, l'exposition tient ses promesses de faire un état des lieux du street art : techniques utilisées, messages délivrés, etc. Mais le tout ressemble trop à un exposé de collégien appliqué : des informations, pas de génie. Un effort louable, pas de sentiment. L'enfer est pavé de bonnes intentions...

Je n'y ai pas du tout retrouvé l'élan des street artists dont on se figure toujours trop peu l'exercice le plus souvent illégal de leur création. J'étais accompagnée dans ma visite par quelqu'un qui n'était pas particulièrement intéressé par le street art, et le parcours de l'exposition n'a en rien contribué à lui faire réviser sa position. J'avais presque honte... Moi qui lui avait fait miroiter la rencontre avec un univers passionnant, voici la pauvre démonstration que nous en avions sous les yeux...

Les œuvres qu'il a été possible de réunir ne sont pas de la meilleure facture. Les space invaders, notamment, les Miss. Tic. Même les installations spécifiques pour l'exposition ne m'ont pas entièrement séduite. Banksy, le terroriste du street art, un artiste (réellement, je crois) à la marge du système, distillant ses pochoirs parmi les plus incisifs du mouvement. Où est la provoc, le doigt d'honneur dans l'exposition? On ne les retrouve pas.

La présence au Musée de ces pièces (erstatz?) de street art trouve un écho amusant dans cette affaire de la disparition d'une œuvre de Banksy, apposée sur un mur d'une petite commune anglaise, Haringey. Surnommée Travail d'esclave, l'œuvre représentait un garçon pieds nus en train de coudre des drapeaux du Royaume-Uni à la machine, une allusion aux préparatifs du jubilé de la reine. Une vraie pièce de street art dérobée à son lieu de naissance, n'est-ce pas un bien piètre vol? C'est un signe supplémentaire de l'existence de petits malins qui ont tout compris au tout mercantile. Mais pas grand chose au street art. Pour la petite histoire, la maison de vente américaine dans laquelle s'était retrouvé le bout de mur a renoncé à le présenter, sans explication supplémentaire. Mais la mobilisation des habitants de Haringey n'y est sans doute pas étrangère.

Après cette exposition, je suis renforcée dans ma conviction que la meilleure (la seule?) façon de découvrir et de vivre le street art, c'est encore d'arpenter la ville, les yeux grands ouverts, le cou bien mobile... Il est des villes ou des quartiers plus fertiles que d'autres, c'est vrai, mais le street art reste globalement une forme d'art qui se fait désirer, qui attend souvent d'être débusquée, qui se mérite, en somme. Le street art va et vient au gré du rapport de force entre artistes, autorités municipales, propriétaires, galeristes, maisons de vente... Le prendre en flagrant délit, voici à mon sens la seule façon de l'apprécier pleinement. Le reste fait pâle figure en comparaison.

Puisque nous ne résistons jamais à un mauvais jeu de mots, nous sommes au regret de conclure que cette exposition qui ambitionnait, un peu pompeusement, d'aller au-delà du street art, est restée bien en-deçà.

Je vais me balader.


Jusqu'au 30 mars 2013



mercredi 6 mars 2013

Suzanne Lalique-Haviland, le décor réinventé



L’exposition dont il est ici question est consacrée à Suzanne Lalique (1892-1989). Suzanne semble avoir eu une vie rêvée : issue d’une famille aisée qui s’inscrit dans l’histoire de l’art, elle est elle-même encouragée à exprimer ses talents naturels. Fille de René Lalique, qui a marqué l’Art nouveau avec ses bijoux et l’Art Déco avec ses créations verrières,son grand-père maternel est ami avec Rodin. La relation avec son père, que je n’ai pas plus creusée que cela, semble idéale: après le décès précoce de la mère (Suzanne a 17 ans), son père la sollicite régulièrement pour sa créativité. Suzanne conçoit alors des flacons et boîtes à poudre pour la Maison Lalique, et, ô bonheur, crée pour la manufacture de Sèvres! 


Son cercle de fréquentations est de la plus haute qualité : Eugène Morand, futur directeur de l’Ecole nationale des Arts décoratifs, Jean Giraudoux, par exemple. Son mariage en 1917 avec Paul Burty Haviland achève de parfaire cet entourage fécond. Paul est photographe, et son père, Charles Edward Haviland, industriel de la porcelaine. C’est pourtant pour la manufacture Théodore Haviland, dirigée par le cousin de son mari, que Suzanne crée ses services de table à partir de 1925. Suzanne créera donc pour les deux branches de sa famille : pour la verrerie Lalique et la manufacture Haviland.

Ce sont donc des services en porcelaines et des pièces vitriques qui composent la première partie de l’exposition, et qui m’ont particulièrement intéressée. Selon le dossier de presse de l’exposition, Suzanne Lalique-Haviland « apparait véritablement comme l’une des grandes réformatrices du décor des Arts de la Table en France au début du XXe siècle. ». C’est ce que peine sans doute à démontrer l’exposition, par l’absence de recontextualisation des créations de Suzanne. Ceci mis à part, il est possible de se laisser à l’appréciation purement esthétique des pièces.

Les lignes Art déco des vases de verre m’ont tout particulièrement séduite, moi qui ne suis pourtant pas habituellement sensible aux créations vitriques. Lames, facettes triangulaires, couleurs sombres se jouant de la transparence du matériau, voici pour ces pièces Lalique le vocabulaire de base de Suzanne, dont on dit que ce sont les recherches de Manet (introduit par Giraudoux) qui lui ont suggéré l‘utilisation du noir dans tout son œuvre. 



Quant aux services de porcelaine, Suzanne Lalique-Havilland a exprimé sa créativité non pas dans les formes, mais dans les décors. Pas de thème favori, mais plus une exploration de styles : un service « volière », un autre avec des voiliers, un autre encore « marocain ». Ici une image du service « créole », qui fait dialoguer des pois noirs irréguliers en périphérie et un nœud rose parfait au centre. La rapidité de changement de style de Suzanne sur ses porcelaines semble presque prémonitoire. Se lasserait-elle des arts du feu, dans lesquels elle baigne depuis son enfance et dans lesquels elle s’est plus encore enfoncée par son alliance avec une famille de porcelainiers? Ce n’est qu’hypothèse, fantasme de ma part…



Quoi qu’il en soit, et de façon objective, à partir de 1937, et jusqu’à sa retraite, Suzanne se consacre… au théâtre. A la tête des ateliers de décors et de costumes, elle imprime son propre style à la vénérable institution de la Comédie-Française. Peu d’explications sont données sur ce changement de cap. On pense bien sûr aux paravents de jeunesse (Paravent où s’envole une branche d’arbre au bleu luxuriant, 1920), très bien réalisés, qui peuvent annoncer ce goût pour le grand décor. Mais notre curiosité sur le processus de création et les atermoiements de l’artiste n’ont pas été satisfaits! Quoi qu’il en soit, la partie consacrée à cette nouvelle partie de la carrière de Suzanne Lalique-Haviland est moins intéressante, les créations de Suzanne sont trop peu explicitées.

La dernière partie de l’exposition est consacrée à la reconstitution de la décoration intérieure d’un wagon du Côte d’Azur Pullman Express et aux peintures de Suzanne. Parmi ces dernières, je retiens essentiellement des natures mortes comme des portraits de la domesticité bourgeoise de son temps. Les cadrages de ses natures mortes célèbrent le bel ouvrage, à travers un accent mis ici sur une cloche de verre, là sur un beau meuble de bois, là encore sur une horloge. L’écoulement paisible et du meilleur goût des jours féconds d’une créatrice bénie des dieux…




Commissariat d'exposition :
Jean-Marc Ferrer, historien des Arts décoratifs limousins des XIXe et XXe siècles
Véronique Brumm, directeur du Musée Lalique (Wingen-sur-Moder)
Véronique Notin, directeur du Musée des Beaux-Arts de Limoges

Co-production du musée Lalique situé à Wingen-sur-Moder et du musée des Beaux-arts de Limoges

Jusqu'au 15 avril 2013
Musée des Beaux-arts de Limoges
http://www.museebal.fr/

mercredi 27 février 2013

Johann Georg Pinsel, sculpteur baroque extatique

Le billet précédent concernait les designers brésiliens Fernando et Humberto Campana. Le même billet eût pu les rassembler avec cette autre découverte. Jugez vous-mêmes : autre exposition du baroque, de petite taille elle aussi, et organisée par le voisin des Arts décoratifs, le Musée du Louvre bien sûr ! Mais cette fois-ci, point de réinterprétation du baroque à l’époque contemporaine mais développements historiques du courant. Organisée en étroite collaboration avec les institutions ukrainiennes, l'exposition consacrée au sculpteur Johann Georg Pinsel s'est achevée le 25 février mais mérite une large résonance (que le catalogue, sur la forme, n'accomplit pas complètement).

                                                   La Vierge de douleur, vers 1758

Voici une présentation issue du site du Musée du Louvre : « Le style de Pinsel, très brillant, proche de celui des grands sculpteurs de l’âge d’or du baroque germanique, témoigne d’une esthétique rarement montrée en France. L’artiste se distingue de ses contemporains par une personnalité propre : une gestuelle extravertie démonstrative, une expressivité prononcée, une caractérisation très personnelle des draperies. »

Et c’est bien cette expressivité qui m’a frappée, et séduite, dans les quelques œuvres rassemblées au Louvre. L’exaltation des personnages passe par un répertoire physique très marqué, presque maniériste: des doigts qui parlent, boursouflés de vie, des poignets à l’extrême souplesse, de grosses larmes qui roulent sur le visage d’une vierge, des muscles et des chevelures pris dans les tourbillons de vents extraordinaires, des membres à des angles incongrus, etc. Et cette expressivité à son comble n’épargne pas les étoffes des personnages, elle y trouve au contraire ses meilleures alliées. Les pans de tissu sont excessivement longs et amples, enveloppant les personnages comme l’aura gigantesque de leur rôle biblique.

                                                              Saint Jean, vers 1758

Ce qui est admirable dans l’œuvre du sculpteur est la retranscription de cette exaltation à travers le matériau bois, dont on sait bien les caprices. Seule concession faite à l’art de la main: sur l’une des pièces, Abraham sacrifiant Isaac, la draperie de ce dernier est faite en partie de tissu durci avec du plâtre. Certaines sculptures voient leurs draperies réalisées de façon plus schématique, selon une succession d’angles plus aigus et d’aplats, qui, alliés au doré omniprésent qui recouvre le bois, évoque irrésistiblement le courant, anachronique, du futurisme, lui empruntant sa « sensation dynamique/énergique » et la simultanéité des états d'âme et des structures multiples du monde visible.

Les sculptures de Pinsel créent aussi un théâtre mythique, un univers de conte de fée, non dépourvu d’humour : Samson tuant un lion vaut son pesant de dorure, tandis qu’un Christ se retrouve encadré par deux anges agenouillés au faciès de sorcières… A l’orée de l’exposition, des angelots en bois peint en blanc ont des corps déformés car destinés à être vus d’en bas.

Inutile de dire que les images des sculptures ne leur font pas honneur, et que c'est encore sur pièce que l'on peut en goûter la pleine maestria.

                                                            Samson tuant le lion, vers 1758

On doit la présence de ces extraordinaires sculptures au sauvetage opéré par Boris Voznitsky, directeur de la Galerie nationale des beaux-arts de Lviv. Après 1945, voyant les œuvres d'art, classées dangereuses, confisquées ou détruites, M. Voznitsky a entrepris de les mettre à l'abri. Ah ces figures de sauveurs de l’art (à l’instar de Rose Valland) ne laisseront pas de me fasciner…

J’imagine aisément M. Pinsel sculpter Voznitsky dans une posture ardente de foi… en l’art !

dimanche 24 février 2013

Barroco Rococo - Les dernières extravagances de Fernando et Humberto Campana

Le temps qui file nous a encore empêché d’écrire ceci avant la fin d’une exposition intéressante, première manifestation muséale française consacrée aux designers Fernando et Humberto Campana, aux Arts décoratifs (Paris).




Intitulée « Barroco Rococó », elle réunissait plusieurs pièces, très récentes ou inédites, à base de bambou, de bronze, de marbre. Lampes, canapés, chandeliers, tables et meubles de rangement, tous exprimaient avec force la vision du baroque des designers brésiliens. Le motif récurrent de ces meubles est le moulage en bronze doré d’éléments décoratifs anciens (XVIIe-XVIIIe siècles), auxquels il faut ajouter une quantité non négligeable de petits crocodiles et d‘objets de la vie quotidienne dans la même matière! De même le mélange du marbre et des formes rocailleuses ou tordues des chandeliers est une référence au style du Bernin. Du Dolce&Gabbana mâtiné d'exotisme et appliqué non plus à l'étoffe et à l'accessoire de mode mais au mobilier? Peut-être!



Les frères Campana, fidèles à leur formule qui marche du détournement et du recyclage, issue d’une culture brésilienne fondée sur la diversité des influences et l‘économie de moyens, pratiquent avec talent une certaine « archéologie recomposée ».



Hommage mêlé à l’art hétéroclite de leur pays et au patrimoine historique de Rome, la petite exposition de la Galerie des actualités des Arts décoratifs a fait mouche. Il s’agit non pas du design de magazine sur papier glacé, du si en vogue design scandinave ou de  repérages de blog "déco", mais bien d’un design d’expérimentation et de filiation intellectuelle et historique. Les Campana, dont il est amusant pour l’anecdote de rappeler qu’ils avaient commencé leur vie professionnelle par des carrières d’avocat et d’architecte, posent ainsi un jalon de la construction d’une histoire du design. Leurs créations ne sont bien sûr pas à proprement parler toute sources d’un ravissement esthétique immédiat mais peu importe, voilà un pan fondamental de l’histoire de l’art revivifié et acculturé.




Mention spéciale pour la scénographie, aussi imaginée par les designers : sensation de confinement et atmosphère de recueillement rococo produites par des cimaises et un sol entièrement recouverts d’une matière semblable à celle d’un paillasson, en brosse de fibres végétales de couleur foncée, mis en valeur par un éclairage chiche mais ambré.

L’histoire du design s’écrit à la Galerie des actualités des Arts décoratifs et il est toujours très exaltant d’en être le témoin.